Le Bal des Fauves [Cnaeus & Lucius]



POMPEII, TERRA DEORUM ₪ :: Ludi :: Archives RPs
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Patricien
Dim 29 Déc - 10:54
Le Bal des Fauves [Cnaeus & Lucius]   




Lucius Pompeius Publicola
₪ Arrivée à Pompéi : 11/05/2013
₪ Ecrits : 2402
₪ Sesterces : 63
₪ Âge : 42 ans
₪ Fonction & Métier : Duumvir

Cogito ergo sum ₪
₪ Citation: Verba volant, scripta manent.
₪ Moi en quelques mots:
₪ Côté Coeur: Époux de la louve et amant de la vipère.
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Le marbre était blanc ce jour-là. Blanc, aussi blanc que la tunique de Publicola, dont le col dépassait de sa toge pourpre. Il se tenait à sa place d'honneur, discourant avec son éloquence habituelle, au sujet de la reconstruction du forum. Cette dernière était bien avancée, grâce en grande partie aux Pompeii, selon ses dires, mais aussi grâce à d'autres patriciens qu'il nomma, tour à tour et qui étaient bizarrement ses alliés proches. Oh, il y avait au milieu de cette liste de noms fameux (ou pas...) quelques noms qui n'étaient pas vraiment affiliés au Duumvir, sauf quand on regardait de près son cercle élargi. Mais qui connaissait vraiment les arcanes complexes des affiliations duumviresques ? (oui duumviresques, c'est joli n'est-ce pas lecteur ?)

Toutefois, ces quasi inconnus n'étaient que des eaux tièdes, comme le disait parfois Lucius pour persifler devant ses proches, car on savait qu'ils se rallieraient au final à celui qui aurait le vent en poupe, qu'il s'agisse d'un Pompeii, d'un Licinii ou bien d'un autre ii qui monterait sur le piedéstal que tous se disputaient. En bref, c'était là une sorte d'éloge des bonnes âmes de la cité, des plus généreuses, et aussi un appel à celles qui se montraient encore frileuses. Car les caisses de la cité souffraient et il fallait qu'elles se renflouent, une fois encore, afin que le forum recouvre son lustre de pré-apocalypse. Et puis si au passage on pouvait rénover certaines vieilles pierres qui n'attendaient que le tremblement de terre pour s'écrouler, ce serait toujours ça, n'est-ce pas lecteur ?

Le discours se termina sur l'assentiment général, car que pouvait-on véritablement objecter à un tel projet qui visait à reconstruire les lieux administratifs ou de culte de Pompéi ? Oui même toi lecteur tu secoues la tête, tu es d'accord, tu approuves, c'est bien lecteur, voilà ce que nous attendons de toi. Le Duumvir rejoignit son siège et on passa la parole à un vieillard croulant dont la voix semblait tenter de chevroter autant que le corps était tremblant. Si Lucius avait pu balayer le marbre blanc de la curie de tous ces énergumènes hors d'âge, il l'aurait certainement fait, car c'était les plus frileux d'entre tous, qui cherchaient, sur leurs vieux jours à conserver leur bien-être avant de consentir aux sacrifices nécessaires pour atteindre le bien-être général. Bien que Lucius était ce qu'on pouvait appeler un conservateur des vieilles moeurs, il savait toutefois que certaines concessions étaient nécessaires afin que l'on ne finisse pas par tourner en rond. Il était lui-même prêt à y consentir mais ces vieux-là le jaugeaient alors de leurs yeux secs et de leurs mines sévères, avec sur le bout de la langue cette phrase fatidique et extrêmement agaçante, celle-ci lecteur qui te fait hausser les yeux au ciel par avance : c'était mieux avant. Avant, votre père savait y faire...
C'était ce combat de tous les instants que menait Publicola : celui qui consistait à justifier sa place en surpassant son père tout en essayant de dessiner la cité idéale qu'il avait en tête et qui n'avait rien à voir avec celle de Secundus. Oh Lecteur, certes, nous n'étions pas à l'aube d'une révolution, laisse-là tes remarques aigres et moqueuses, mais Lucius savait faire preuve de détermination, surtout face à des temps perturbés comme ceux que tous traversaient.

La curie se vida et le Duumvir regagna l'office où Septimus mettait rarement les pieds. Il était donc régulièrement seul afin de recevoir diverses personnalités qui venaient geindre ou parader, parfois le défier même s'ils se faisaient rares ceux qui osaient montrer les crocs face au lion. Il régla ses affaires du jour et s'aperçut qu'il avait oublié à la curie une de ses tablettes. Il rebroussa donc chemin et alors qu'il s'apprêtait à fouler les dalles de marbre toujours aussi blanc qu'il y avait une heure, il remarqua une silhouette qu'il connaissait bien. Son pas se fit plus mesuré et il approcha silencieusement, le lion se mouvant en loup, jusqu'au jeune homme qui semblait concentré : peut-être était-il abîmé dans quelque réflexion politique ou plus métaphysique ? Il avait toujours paru terne à Lucius, tellement habitué à briller en toutes circonstances, dans les rues, à la curie, à la villa des Mystères, à se demander s'il lui arrivait de quitter son personnage clinquant lorsqu'il était seul. L'était-il d'ailleurs parfois, seul ? Seul comme Cnaeus Loreius Tacitus se croyait l'être, aussi brun que Pompeius était blond, aussi silencieux que l'autre était bavard, aussi intérieur que l'autre était émancipé.

Il fallait faire un effort et se concentrer sur la généalogie compliquée des Pompeiens pour se souvenir que tous deux étaient apparentés. Lucius l'oubliait souvent d'ailleurs, on ne savait si c'était par complaisance ou parce que ça lui sortait réellement de l'esprit. Toujours était-il, lecteur, vu que tu hausses un sourcil, l'air interloqué, que les deux antagonistes étaient cousins et que si le Duumvir ne mettait point ce détail en avant, c'est qu'il assimilait tous les Loreii à Blaseus, le presque mort qui ne l'était jamais vraiment, dont le talent politique était négligeable voire inexistant. Ce n'était que dernièrement que Lucius avait réalisé à quel point le petit était brillant et avait l'esprit retord. Il avait alors compris son erreur car il était rare qu'il négligeât ainsi un adversaire potentiel. Il était depuis lors déterminé à réparer cette méprise.

Il arriva à la hauteur de Tacitus alors que ce dernier ne l'avait toujours pas remarqué. C'est alors que Lucius sortit de l'ombre, de sa démarche féline et silencieuse pour glisser cette phrase :

- J'avais déjà remarqué votre application lors des séances, je ne savais point que vous poussiez le vice jusqu'à être appliqué lorsque les bancs étaient vides. La plupart de nos comparses s'ennuient et ne font illusion que durant quelques heures par semaine, et encore, certains ne font même plus semblant...

Nombre des plus âgés baillaient aux corneilles pendant les séances les plus longues, jusqu'à s'endormir certains jours. Jamais Lucius ne s'assoupissait : déjà parce qu'il était sur un siège d'honneur, visible de tous mais aussi parce que chez lui, la politique était passionnelle. Lorsqu'il n'intervenait pas, il aimait à observer chacun d'entre eux afin d'en découvrir leurs failles pour les exploiter ensuite. Afin de les défier du regard parfois, afin de les saluer sinon. Il était fou ce que l'on pouvait apercevoir, à la dérobée, lorsque ces politiciens ne se savaient pas observés. C'était exactement la situation de Cnaeus lorsque Lucius était entré dans la curie : il avait vu chez lui bien plus que le jeune homme n'avait dévoilé en des semaines. Il avait lu sur ses traits passion et concentration, deux qualités inhérentes à la politique. S'était-il complètement trompé sur cette famille qu'il avait toujours considérée comme une mésalliance au point de la renier ?



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Mes enfants me font tourner en bourrique...:
 

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Mar 31 Déc - 0:34
Re: Le Bal des Fauves [Cnaeus & Lucius]   




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 « Citoyens. »

Sa voix résonnait, claire, au cœur de l’édifice de marbre.

« C’est un homme fier, mais brisé par la maladie, qui m’a envoyé  auprès de vous. »


Il était seul, seul face à ces innombrables rangées vides, seul dans l’immensité immaculée de la Curie. Tous avaient quitté les lieux peu après la dernière séance, presque à la hâte. Pas lui. Seul lui restait, solitaire.

« Un homme qui a dédié sa vie à la République, un homme qui a longtemps servi Rome, portant les armes dans les contrées les plus lointaines, contre les barbares, contre les ennemis de notre peuple. Un homme qui a pu négliger son devoir à l’égard de cette belle cité de Pompéi, certes, confronté aux tribus les plus rustres, combattant loin du sol natal, loin des pentes du Vésuve. Mais un homme qui a toujours pris à cœur sa citoyenneté romaine, cette citoyenneté chèrement acquise par nos ancêtres. Un homme qui n’a oublié de servir sa propre ville que pour mieux obéir aux ordres du Sénat romain. »

Il ignorait quand exactement il pourrait prononcer son discours devant ses pairs, quels seraient les orateurs le précédant ou le suivant. On n’avait guère estimé important de lui donner tous ces détails, à lui, le muet, le fils du bègue… Un discours prononcé par un Loreii… Cela ne s’était pas vu depuis longtemps en ces lieux. On ne prenait pas cela au sérieux, ce serait un simple amusement, de voir le jeune héritier affronter timidement cette masse de citoyens pompéiens, de politiques aguerris, de le voir s’emmêler dans sa toge, hésiter, le rouge aux joues…  Cela ne pouvait être sérieux. Avec Blaesus, les Loreii avaient renoncé à toute revendication politique, écrasés par les autres familles patriciennes, par les Pompéii… Cnaeus leur ferait payer.

« Cet homme, Lucius Loreius, se meurt. Cet homme souffre, comme ont souffert tous nos concitoyens, comme souffre encore aujourd’hui notre cité, notre belle cité brisée, martyrisée par la colère des Dieux. Il a vu la mort de près, face à face, à en sentir son souffle glacé sur son visage, à en sentir son haleine fétide. Il a vu la mort de face, comme l’ont vu maints de nos concitoyens, en proie à la peur, à la douleur, au trépas. Il a respiré l’odeur du sang, des gravats, de la ruine de Pompéi, comme tous l’ont respiré. Il a respiré tout cela en homme, en simple mortel, livré à la colère des Dieux. Il était, nous n’étions tous que des être démunis, criant, hurlant, pleurant, bien trop souvent, terrassés par cette furie qui nous dépassait.»


Le tremblement de terre avait ébranlé la cité, le tremblement de terre avait ébranlé toutes les politiques, tous les discours, toutes ces questions qui fleurissaient sur les lèvres trop fines des patriciens, des sénateurs Pompéiens. On les avait vu s’agiter, courir, discourir, comme des fourmis paniquées dont on éventre la fourmilière. On les avait vu faire, refaire, défaire leurs comptes, on les avait vu ouvrir, puis fermer leurs villas, pour à nouveau les rouvrir, couvrant leurs morts, dénudant leurs deuils. On les avait vu accueillir le troupeau de leurs clients, de leurs électeurs, pensant, dépensant, serrant ces mains, embrassant ces lèvres, ces fronts, pleurant, réconfortant, accueillant, congédiant… Ils s’agitaient, ils s’agitaient encore et toujours, de plus belle, luttant pour leur confort, pour leur pouvoir, dans cet immense rafiot prenant l’eau de toutes parts, dans cette galère Pompéienne, livrée à l’anarchie, au chaos politicien, aux luttes de pouvoir. Ils s’escrimaient sur le moindre lambeau, le couvrant de larmes, le déchirant de leurs griffes acérées, ils sécurisaient leurs avoirs, leurs propriétés, recouvraient leurs biens, réparaient leurs demeures, réinstauraient l’ordre, pour mieux instiller le désordre, pour perpétrer la ruine, et les affrontements consanguins, versants leur or précieux comme du plomb brûlant sur les plaies de la cité, écartelant la ville à leur propre bénéfices, versant leurs larmes égoïstes sur les morts et les vivants. Nul ne pouvait gouverner dans ces eaux troubles, tous se disputaient cette carcasse désarticulée, démantibulée, pour tenter de chasser leurs adversaires, pour écraser leurs rivaux, renverser le pouvoir en place ou le soutenir. Tous avaient intérêt au chaos. Dans ces eaux troubles, les Pompeii avaient surnagé, avaient dominé, encore et toujours. Prodigues de leur argent, monopolisant la parole, renforçant leurs alliances, ils avaient profité de l’anarchie pour discréditer leurs ennemis, soufflant sur leurs divisions, les écrasant sous la prestance de leur pouvoir. La séance de la journée n’avait été qu’une célébration de leur puissance, un piédestal pour l’orgueil de Publicola, si aucun discours ne pouvait supporter un poids aussi lourd que celui-là.

« Pendant quelques brefs instants, pendant de trop longues heures, Pompéi a été livrée à la destruction, à l’agonie. Pendant ces quelques instants, tous, tous sans la moindre exception, nous étions impuissants. Impuissants à sauver nos murs, les murs de notre cité, impuissants à maintenir l’ordre, impuissant à garantir la sécurité de nos familles, de nos proches, impuissants, et c’est là le plus terrible, à sauver toutes ces vies, nombreuses, bien trop nombreuses, qui se sont éteintes dans la ruine de Pompéi.

Mon père, lui, a survécu. Il a survécu comme nous tous, qui sommes présents aujourd’hui en ce lieu, comme trop peu de nos concitoyens. Il a survécu alors même que les murs de sa chambre s’étaient refermés sur lui, sur son corps déjà brisé par la maladie. Il a eu cette chance, que beaucoup n’ont pas eu. Il a eu cette chance miraculeuse, qui a manqué un nombre bien trop grand de nos concitoyens. Nous, qui sommes vivants comme lui, ne devons pas l’oublier. Lui ne l’oublie pas. Notre vie, notre survie, est entachée par le deuil, les larmes, les cris, par la mort des courageux et des innocents. Nous, qui avons survécu, ne valons pas mieux qu’eux. N’ayons pas la morgue festive des vivants, l’orgueil irrationnel des survivants. Ne nous valons pas mieux que tous ceux qui sont morts. N’oubliez pas vos morts, citoyens de Pompéi ! Vous qui vivez, vous qui êtes encore vivants ! C’est grâce aux dieux qui vous êtes en vie, que vous êtes ici, réunis pour administrer ces ruines fumantes, qui nous sont chères. Nous étions, nous sommes encore impuissants, face au courroux des Dieux, face à la Mort ! Observez votre chance avec humilité, car elle n’est pas de votre fait, et reste entachée par la perte de nos concitoyens, de nos frères, de nos égaux ! »


Les Loreii avaient administré les leurs en silence, sans prêter aux autres familles rivales, sans se livrer aux conflits intestins. Mécaniquement, comme ils l’avaient toujours fait, lorsque leur nom était signe d’infamie au sein de la Curie pompéienne. Il l’était encore. Cnaeus le savait. Cnaeus ne l’oublierai pas de sitôt. Mais le tremblement de terre avait ébranlé cette même Curie, où son père avait enduré les moqueries, les quolibets. Leurs ennemis étaient sur le qui-vive, incertains, se pressant instinctivement contre Publicola sans même le suivre réellement.  Leurs repères avaient été effacés, ils craignaient que la venue des Licinii ne viennent bouleverser la paix pompéienne, en ces temps troublés, ils l’espéraient évidemment, sans vouloir abandonner ce radeau dérivant, l’embarcation vulgaire du duumvir. Ils ne se rattachaient qu’à l’ordre. A cet ordre traditionnel, dont était empreinte la culture romaine, à cet ordre traditionnel auquel s’agrippaient tous ces sénateurs croulants, désorientés dans ce chaos. Cnaeus devait les rallier à sa cause, une fois, rien qu’une seule fois, pour instiller  le doute à son égard, pour leur montrer à tous que les Loreii existaient bien, et existeraient toujours. Pour leur montrer à tous ce qu’il valait, lui, Tacitus, ce que valait le muet lorsqu’il prenait la parole. Il leur montrerait. Il leur montrerait. Il était temps pour lui d’attaquer Publicola, encore couvert, encore dissimulé, derrière la figure bégayante de ce père agonisant, derrière la figure traditionnelle de l’union sacrée. Il était temps pour lui d’instiller le doute au sein de ces cercles de pouvoir, en sa faveur. Les Loreii existaient encore, les Loreii se battaient toujours.

« Certains d’entre vous, soulagés, heureux de vivre, d’avoir survécu, emplis de cette suffisance qu’à l’homme libre et vivant face à la tombe, ont décrété des jeux civiques, des célébrations publiques. Certains d’entre vous ont décidé de fêter dans le luxe, la débauche et la munificence la victoire des vivants, la morgue d’une cité qui s’abandonne aujourd’hui à l’euphorie de sa survie. Déjà, vous restaurez, avec un raffinement toujours supérieur, les lieux de fête, les lieux de commerce, tous ces lieux de vie de notre belle et  orgueilleuse cité. C’est une vieille famille, les Loreii, de cette vieille cité, Pompéi, longtemps brisée par la mort et le deuil, la souffrance et l’amertume, qui vous appelle à l’humilité, au respect dû aux morts comme aux immortels. En ces temps de souffrance, et de désolation, n’oublions pas la rigueur et l’obéissance que nous enseignent la tradition, n’oublions pas nos cultes, n’oublions pas nos morts. N’oublions pas que nous ne sommes que simples mortels, porteurs de l’héritage de notre sang, et de notre peuple. Nous ne sommes que simples survivants, porteurs du deuil de ceux qui n’ont pas survécu, porteurs de cette peur qui nous a terrassé. Nous, membres de la famille des Loreii, en appelons au recueillement, pour nos morts, et pour les Dieux. Que le peuple de Pompéi n’oublie pas que c’est le respect, que c’est l’humilité qui ont forgé notre tradition, et l’âme de notre culture, et que nous devons plus que tout, en ces temps de chaos, être défenseurs et de cette tradition, et de cette culture. Nous, membres de la famille des Loreii, contribuerons ainsi à la reconstruction de cette cité éternelle en assumant la rénovation du temple sacré de Vesta, son financement et la menée de ces travaux, afin que le soulagement de ceux qui ont survécu, de nous tous, citoyens bien vivants de Pompéi, n’insulte pas nos morts, et nos dieux, notre culture, et notre tradition. »

Son discours résonnait dans l’esprit de Cnaeus, comme il l’imaginait déjà résonner sous les voutes de la Curie. Il faisait et défaisait les phrases, plongé dans l’écho de ces mots, de ses propres mots. Il construisait, structurait, déstructurait ses phrases, laisser pulser ses paroles à leur propre rythme, martelant avec conviction ses propos en pensée, martelant ses arguments, ses attaques, sa plaidoirie, à tout cet auditoire fantôme, qui bientôt se tiendrait là, sur ces gradins, confortablement installés dans leurs toges et leurs idées reçues. Mais Cnaeus comptait bien monter à l’assaut de tous ces esprits embrumés par la paresse et le désintéressement, il comptait bien secouer ces partisans mous de l’ordre, de la tradition, il comptait bien les rallier à sa cause, à sa famille, rien que l’espace d’un instant, d’un discours, un bref instant durant lequel les positions de ses ennemis vacilleraient, hésitantes, durant lequel le doute s’installerait, insidieux, brisant les pré-requis,  les schémas préconçus. Qu’il soit un outsider, puisque nul ne faisait grand cas des Loreii. Qu’il soit ce nouveau venu en politique, ce grain de sable qui dérangerai toutes ces constructions solides, qui avaient été établies en ces lieux depuis maintes années, maintes décennies. Il travaillait et retravaillait son discours avec la conviction de ses croyances, de sa réussite, il effaçait et réécrivait ces volées de mots sur ses tablettes avec la passion de la politique.  La passion du muet pour la parole, la passion de celui condamné à l’inaction pour l’action, la passion de celui qui, tout juste arrivé, croit pouvoir renverser les montagnes, ces montagnes qui constituent l’empire des Pompeii. Il y croyait, il y croyait aveuglément, avec sa propre dose de cynisme, qui n’affectait en rien son investissement, sa croyance folle. Il voulait mettre Pompéi à feu et à sang pour asseoir son pouvoir, le pouvoir des Loreii, il était prêt à recourir au meurtre, aux menaces, aux vols, aux exactions, à la corruption, pour renverser ses adversaires. Mais c’était ici qu’il voulait renverser Publicola. Ici, où son propre sang avait jadis été insulté par ce même homme.

- J'avais déjà remarqué votre application lors des séances, je ne savais point que vous poussiez le vice jusqu'à être appliqué lorsque les bancs étaient vides. La plupart de nos comparses s'ennuient et ne font illusion que durant quelques heures par semaine, et encore, certains ne font même plus semblant...

Publicola. La voix du Duumvir le surprenait dans son travail, le prenant à dépourvu, le désarçonnant presque. Publicola était là, vieux lion arrogant, s’arrogeant la place comme si elle était la sienne propre. L’apostrophant comme s’il n’était qu’un vassal, un serviteur, guère plus qu’un scribe fidèle, comme un maître apostropherait son étudiant. Mais surtout, le surprenant passionné, entièrement plongé dans son travail, dans son œuvre, dans son combat, dans sa lutte… Le surprenant à découvert, pleinement investit dans cette passion, qui l’animait, qui le poussait à se battre, cette passion nourrissant et  se nourrissant de sa haine pour le duumvir, alimentant  son travail studieux et sa froide ténacité. Publicola le trouvait nu, dévêtu, sans le moindre masque, sans le moindre voile pour le couvrir, sans ce surnom de Tacitus, qui le faisait passer pour sombre et désagréable en société, qui faisait qu’on se désintéressait de lui, bien souvent, à son propre bénéfice. Publicola découvrait un Tacitus que Cnaeus ne voulait pas dévoiler, qu’il voulait garder pour lui-même, comme instigateur, comme instrument de ses projets politiques, de ses ambitions secrètes. Et Publicola le débusquait comme on débusque un jeune levreau dans son terrier. Entièrement nu et désemparé. Et Cnaeus se surprit à le haïr plus qu’il ne l’avait jamais haï, comme si son ennemi de toujours, comme si cet être vil au-delà de ce qui est possible venait de lui dérober une partie de son âme, de son être. Il se surprit à vouloir le terrasser, à vouloir le frapper de ce glaive qu’il ne portait pas, à vouloir l’étrangler, pour le soumettre, le soumettre enfin à son pouvoir, à sa vengeance, à son autorité, pour qu’il lui rende, avec son dernier souffle, ce secret qu’il venait de lui voler, cette flamme sacrée qui l’animait depuis toujours, pour autant qu’il puisse s’en rappeler. Depuis combien de temps était-il là ?Depuis combien de temps le guettait-il, sournois, tapis dans le pénombre et le silence, se délectant de ce qu’il apercevait, des secrets exposés à nus sur le front plissé de ce patricien d’habitude si effacé ? Depuis combien de temps lui dérobait-il ces instants sacrés, passionnés, depuis combien de temps violait-il le sceau de ce secret que Cnaeus désirait par-dessus tout conserver ?

Le patricien eut voulu le terrasser, il prit peur, un instant. Que Publicola s’intéresse de trop prêt à lui, à ses projets. Que Publicola se décide à le combattre, à l’écraser comme il l’avait fait de son père, avant même qu’il n’ait eu le temps de se déclarer. Par sa folle impudence, le duumvir pouvait tout deviner, faire échouer tous ses projets, rabattre ses ambitions dans l’humiliation et l’amertume. Le vaincre. Le vaincre comme il avait vaincu Blaesus… Toujours les mêmes images, les mêmes rires moqueurs… Non. Cela ne pouvait pas être. Cela ne pouvait plus être. Cela ne serait plus. Lentement, il déposa son stylet, referma ses tablettes, se recomposa son visage impassible. Le duumvir l’observait, attentif à ses moindres réactions, au moindre geste qui eut pu trahir la moindre émotion. Il le salua d’un signe de tête respectueux, se levant pour lui faire face. Il n’était qu’un de ces intriguant, qui peuplent la curie, qui se délectent de la souffrance des faibles pour assouvir leurs besoins de puissance. Il n’était qu’un autre de ces patriciens, semblables aux autres, ne valant pas mieux qu’eux. Il valait bien pis, songea-t-il un bref instant. Non, il devait l’ignorer, ne pas lui donner ce plaisir…

« Il me faut assumer les responsabilités de mon père, le temps de sa maladie. Cela nécessite, du travail, et tout travail nécessite solitude. Je pensais trouver cela ici. »

Sa voix, son regard, tout son être était inexpressif, dénué du moindre sentiment, de la moindre émotion. Il ne faisait que constater ce qui était, sans porter le moindre jugement, sans introduire la moindre subjectivité. Il était personne, un simple exécutant, un fils accomplissant son devoir de fils, avec l’application de l’écolier, rien de plus. Il était personne, et ne souhaitait pas que Publicola s’intéresse à lui. Ne surtout pas lui donner à penser qu’il voulait l’affronter, qu’il le haïssait. Le duumvir n’aimait rien plus que mordre ses adversaires, par simple cruauté, pour simplement se repaître de leur souffrance, et de leur infériorité. Il ne lui donnerait pas ce plaisir. Il se le jurait.
Patricien
Mer 8 Jan - 20:16
Re: Le Bal des Fauves [Cnaeus & Lucius]   




Lucius Pompeius Publicola
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Le discours enflammé de Cnaeus Loreius Tacitus n'est pas parvenu aux oreilles de Lucius, il n'a malheureusement pas encore le don de lire dans les pensées, mais il sait pourtant que quelque chose a eu cours, ici, dans sa curie. Quelque chose dont il a été exclu. Cela le titille, il aimerait savoir ce qu'il se passe dans la tête du jeune patricien. Et cela fait un moment qu'il cherche à en percer les mystères.
Lorsqu'il approche à pas de velours, le visage de Cnaeus est illuminé par une force éclatante, il vit ce qu'il pense, cela crève les yeux, surtout ceux de Publicola, si rompus à deviner derrière les masques. Alors il approche, il approche encore, toujours silencieusement, sa proie concentrée. Oh, on lui a bien murmuré à l'oreille qu'il souhaite prononcer un discours lors d'une prochaine séance, ce qui n'a pas manqué de faire hausser un sourcil railleur au Duumvir, se demandant si sa source de renseignements du jour a bien toute sa tête. Un discours du muet, non mais vous profitez des pauses entre les sessions pour siffler quelques coupes de vin pur, ma parole ! Voilà ce qu'a pensé le lion, lui qui s'exprime toujours sur tout, qui n'a pas peur de prendre la parole, qu'on lui accorde d'ailleurs toujours avec une voix soumise, car après tout c'est lui le dirigeant, encore pour quelques mois tout du moins. Mais Lucius sait qu'il sera reconduit, il n'en doute pas une seule seconde, pas avec ce qu'il a déployé comme moyens et comme efforts pour reconstruire sa cité malade, sa cité devenue un théâtre triste et boiteux. Lui qui ne se laisse jamais abattre, par rien ni personne, a fait danser de nouveau son peuple, car c'est ainsi qu'il le considère, c'est son peuple. Il l'a repu de jeux, il l'a arrosé de largesses. Quand on est un Pompeii, on fait ces choses-là, car on a l'or pour le faire.

Mais revenons au discours du muet. À présent, il n'en doute plus car le visage de Cnaeus semble métamorphosé, peut-être se prépare-t-il tout compte fait à prendre la parole devant les magistrats. Pour dire quoi se demande Publicola ? Qu'est-ce que le fils d'un bègue a à apprendre à ses pairs ? Il est moqueur, comme toujours, mais au fond, il sent que le petit n'est pas si sot qu'il le prétend, pas si effacé que cela. Il sent ce genre de qualité, il les débusque. Pourtant, soudain, le charme se rompt, il a pris la parole, il est arrivé à sa hauteur et le visage de Cnaeus semble se refermer d'un coup, clac, telle une huître. Impressionnant. C'est un talent politique qu'il faut acquérir car on s'en sert souvent. Lucius, lui, se sert de son masque froid lorsqu'il doit négocier quelque chose, et il négocie beaucoup de choses. Pompeius se demande s'il a fantasmé tout ce qui vient de se passer sous ses yeux. Veut-il deviner au point de l'imaginer ? Le petit a l'air tout à fait normal, tout à fait comme il doit être, comme ce cousin qu'il ne connaît pas mais dont il n'a pas une haute opinion. Car c'est le fils d'un mauvais orateur, voire d'un orateur pathétique. Et dans un monde engoncé dans ses apparences, bégayer pour un magistrat, c'est impardonnable. Puis il y a aussi le fait que la mère a fauté. Sa propre tante, qu'il aima pourtant bien jadis. Mais elle a été pervertie par la nature des Loreii, à n'en point douter, ou dégoûtée de la vacuité de son époux peut-être, allez savoir. Si bien qu'il y a l'adultère, un adultère commis par une Pompeii, mais était-ce encore une Pompeii après son malheureux mariage ?

Blaseus, un homme qui ne sait pas tenir sa femme comme il ne sait pas tenir les mots qui lui sortent de la bouche. Rien que d'y penser, Lucius a envie de grimacer. Qu'a-t-il dit ce jour-là déjà ? Ce jour qui a balayé tout espoir de carrière pour son oncle par alliance ? Lucius a le don pour la raillerie et il l'avait déjà à cette époque. Alors que Loreius s'opposait à son père, dans une tentative pppp...ppppaa...thétique, Publicola s'était exclamé tout haut : "Faut-il donc que nous recevions des leçons de ceux qui ne savent même pas de quel sein sont issu leurs enfants ? Est-ce le nouveau gage d'un esprit éclairé ? Ou est-ce l'expression d'une nouvelle libéralité, si fluide qu'elle échappe même à ceux qui l'énoncent ? " Il y avait eu des rires, sa cour était déjà constituée à l'époque. Oh bien sûr, il ne s'était pas adressé directement à Blaseus, il avait lâché cela comme ça, l'air de rien, un peu trop fort pour que ce soit un aparté, avec un fin sourire. Ce fin sourire qu'il arbore aujourd'hui. Ç'en avait été fini de l'opposition après cela, Loreius avait ployé, il n'avait plus rien dit.

Publicola observe un instant Cnaeus, fixement. Dis-moi à quoi tu penses le muet. Mais Cnaeus n'a l'air de penser à rien, il est aussi lisse que le marbre qui les environne. Ils avaient un bègue dans la famille, il ne leur manquait plus qu'un muet. Il incline la tête, cela fait plaisir à Lucius, mais pas plus que cela, car tout le monde incline la tête devant lui. Il s'y est fait depuis le temps. Derrière le respect affiché se cache souvent des sentiments des plus vils, des plus froids. Ne fait-il pas de même dès qu'il en a l'occasion ? Comme devant ce patricien qui tout à l'heure est venu quémander afin que la cité pourvoie à la reconstruction de sa villa. Lucius en a grincé des dents, l'autre a blêmi. Oh mais pourquoi pas, a-t-il dit d'un air innocent, voulez-vous donc avoir l'insigne honneur de devenir plébéien pour la peine ? L'autre a dit non d'une toute petite voix, car il ne l'entendait pas de cette oreille. Il aurait voulu l'argent et conserver le statut, mais ça ne fonctionne pas comme ça. Patricien il est né, patricien il restera et pour cela il doit payer pour sa villa et pour la cité, comme chacun d'entre eux. Alors Publicola a pris plaisir à le voir objecter, à le voir enfin réaliser qu'il allait devenir le patricien le plus démuni de la ville, étranglé de toute part, et par le Duumvir en premier, de cette main de fer qui gouverne. Quelle outrecuidance que d'oublier ainsi ses devoirs, que d'oser s'abaisser devant lui.

La cité va renaître, Publicola s'y emploie avec ferveur. Il est loin de l'humilité du discours silencieux de Tacitus. Lui n'incline pas la tête, même face aux dieux. Il l'a fait pendant le sacrifice, voilà qui est bien suffisant, mais rien ne l'empêchera de viser l'excellence, de se mettre en avant, de briller comme il l'a toujours fait. C'est ainsi qu'il fonctionne, sa piété n'est qu'une piété de parade, comme bon nombre de patriciens. Il agit comme quelqu'un qui se fait taper sur les doigts, le rappel à l'ordre ne durant que le temps de la douleur. Aussitôt il reprend pied, aussitôt il relève la tête et il est de nouveau prêt à mordre et à rugir. Bien sûr, c'est facile pour lui, la villa des Mystères n'a que peu souffert, personne n'est mort, alors Pompeius estime que les dieux affichent une fois encore leur préférence. S'ils avaient quelque chose à lui reprocher, ils auraient ouvert le Tartare pour l'engloutir. Ces bandits qui s'en étaient pris à lui et à Virginia les auraient lacérés, la foule les aurait lynché. Mais rien de tel n'était arrivé et Publicola n'affiche donc aucune contrition aujourd'hui. Il est droit, il est fier, comme toujours et ses amis se raccrochent à cette force. Si le Duumvir n'a pas l'air abattu, alors tout va bien n'est-ce pas, tout est comme avant, rien ne menace. Et il affiche cette suffisance que Loreius lui reprochera, il l'assume même, car il ne sait être autrement. C'est un Pompeii.

Le salut du muet a à peine effacé l'air de surprise qu'il a eu pendant un bref instant, peut-être que la sandale de Pompeius a claqué trop fort, sur le marbre blanc, comme une mâchoire qu'on referme d'un seul coup, clac. Mais non, il a dû l'imaginer cela aussi, rien ne transparaît chez Tacitus. Muet en tout, voilà ce qu'il est en réalité. Lucius a dû se tromper à trop vouloir deviner du talent où il n'y en a guère. Le muet prend enfin la parole, d'un ton égal, trop égal peut-être. Ah, il a bien saisi quelque chose dans le silence emprunt de solennité de la curie, il en est certain, son instinct ne peut le tromper, mais quoi objecter alors que l'autre se tient là, impassible et lui déblatère des banalités au sujet de son père. Va-t-il crever enfin ce bègue, qu'on cesse de nous en rebattre les oreilles ? Publicola croit qu'il y a même eu un pari autour de la mort présumée de Blaseus durant le tremblement de terre. Quelqu'un doit être riche aujourd'hui grâce à cela, mais il ne s'agit pas de lui, Lucius n'en est pas à l'origine pour une fois. Il regarde Cnaeus silencieusement, attentivement, dis-moi à quoi tu penses le muet, mais non il ne lui avouera rien. Il répond, affable et souriant :

- Bien entendu, vous avez toujours été un fils très assidu, exemplaire. On m'a dit que vous souhaitiez prendre la parole en son nom, est-ce exact ?

Publicola est au courant de tout. Il se dit qu'il va peut-être piéger Cnaeus ainsi, le faire sortir de sa coquille. Ou alors l'autre va démentir, et alors sa source de renseignements s'avèrera vraiment ivre pendant les séances et à remplacer de toute urgence. Il se demande un instant si dans les paroles de son interlocuteur git un reproche masqué, car Lucius vient justement de dérober cette solitude. Cette extrapolation le pousse à demeurer, voilà pourquoi il fait mine de s'intéresser à lui.



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Sam 10 Mai - 9:08
Re: Le Bal des Fauves [Cnaeus & Lucius]   




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Un rapace. Un rapace évoluant en larges circonvolutions dans la Curie, dans son aire… Tournoyant autour de ce qui lui paraissait être une carcasse juteuse. Déployant ses larges ailes blanches, les pans immaculés de sa toge tourbillonnant dans l’air pur, entre ces falaises de marbre pâle… Son bec crochu, déchiré par ce sourire impeccable, toujours prêt à se repaître de ces chairs en putréfaction, toujours prêt à briser le moindre os qui lui résisterait, pour en sucer, en aspirer la moelle… Jusqu’à ce qu’il n’en reste que des débris crayeux, de blafards éclats desséchés… Son regard chafouin, scrutateur, errant sur ses terres, sur son territoire de chasse… Perçant ces viandes tendres, qui lui appartenaient, fouinant dans ces entrailles fumantes, mettant à nu les secrets, les complots, les sentiments les moins avouables, les liaisons dissimulées, les plus sombres projets… Tout cela lui appartenait, à lui, à Publicola… L’homme du peuple… Tout cela lui appartenait. Le désert, le vent, la mort, et ces charognes en putréfaction… Le roc, la poussière, et ces mouches à viande, ces insectes vrombissants qu’il tolérait tout juste…

Il tournoyait autour de Cnaeus, se rapprochant en cercles concentriques, faisant claquer ses serres sur le marbre sombre de la Curie, se rapprochant toujours au plus près de sa proie, l’observant, en silence, planant autour de lui, en silence… Fendant cet air vicié, les touffeurs de cette atmosphère lourde d’huile brûlée, sans que le moindre froissement ne vienne troubler cette quiétude sépulcrale. Impérial, impeccable… Implacable… Souriant comme sourirait la hyène nécrophage, comme souriraient les charognards aériens… Ses dents d’ivoire, blanches, étincelantes, largement exhibées… Allant et venant autour de sa victime, guettant ses moindres mouvements, ses moindres soubresauts… Avançant toujours, ouvertement, sûr de lui, triomphal, royal… Et toujours souriant, toujours… Croassant dans les cieux purs, pour rappeler son hégémonie intacte, son règne irréprochable…

Mais non, non. Tacitus se tenait là, sombre, renfermé, solitaire. Tacitus se tenait là, droit, fier, au cœur même de la tanière du vieux loup, au cœur même de cet amphithéâtre immaculé, de l’aire de ces charognards rapaces. Il se tenait là, simplement, mais même cela était trop pour Publicola, imaginait-il. Cette simple présence était un affront pour la domination du duumvir, un affront curieux, un affront improbable, peut-être… Mais un affront, toujours. Un élément irréductible, qui lui échappait, qu’il ne pouvait concevoir… Un crime de lèse-majesté, un régicide… Une impertinence qu’il ne pouvait accepter…

Pourtant, Cnaeus n’était rien. Il restait seul. Perdu dans cette immensité de marbre, au sein de cette Curie qui ne lui était que trop étrangère, au sein de cette Curie emplie de murmures, de regards obliques, de mouvements discrets, à peine esquissés, comme autant de promesses de trahison. Ces vils sifflements serpentaient le long des colonnes, s’enroulaient parmi les feuilles d’acanthe des chapiteaux, insidieux, germes néfastes et sournois, semences de dissension. Ils se glissaient entre les jambes des patriciens, se perdaient dans les pans des toges immaculées, se lovaient au plus profond de ces gorges de charognards fourbes et faux, leurs écailles se frottant doucereusement contre leur glotte, ne luisant qu’à travers l’éclat de ces pupilles cupides… Et lui était seul. Perdu au cœur de cette mêlée reptilienne, seul face à ces fauves, lui, le dernier des Loreii, le fils du bègue, rejeton d’une branche dégénérée. Quels alliés, quelles amitiés pouvait-il avoir ? Leur nom sonnait comme une farce, leur gens n’évoquait qu’une pantomime vulgaire, sous ces hautes colonnes. On ne les associait qu’à des rires gras, des sourires narquois, des regards moqueurs, des moues dédaigneuses, des faces hilares. Cela faisait bien trop longtemps qu’aucun des leurs n’avait ri sur ces gradins, depuis les bredouillements confus de Blaesus. Seul le pouvoir autorise le rire. Les Loreii avaient renoncé à toute prétention de domination. Ils avaient perdu la considération de leurs pairs, et même les porcs des bas fonds, dans leur fange, semblaient se muer en hyènes à leur passage pour ricaner, les apercevant. Plus aucun pouvoir de résidait dans leur sang. Leur gens n’était plus qu’un pantin ridicule, une ombre fluette, à laquelle on faisait porter ce masque de comédie bien trop lourd pour elle.

Les Loreii ne riaient plus. Jamais Cnaeus n’avait rit de son existence, pour autant qu’il puisse s’en rappeler. C’est qu’il faut être dans la meute, pour pouvoir rire, il faut pouvoir caresser le pouvoir, courtiser les puissants, si l’on veut rire. Quels rires pouvaient s’élever, sous ce dôme puissant, entre ces larges piliers, écrasé par la splendeur du marbre, par cette massive architecture ? Seules les hyènes osaient ricaner, toujours en groupe. Seules ces hyènes au croupion bas et servile, bouffons nécrophage,, infâmes prostituées des couloirs de marbre, baissant la nuque, se roulant sur le dos pour ces seigneurs patriciens au poil fauve, n’avançant que la queue entre les jambes, et n’attendant que le signal de la curée pour se livrer dans la Curie à l’infâme dépeçage, tâche de charognards, tâche tout juste assez digne pour ces louves séniles. Ils se massaient, elles se massaient là, déjà ricanant tortillant leurs mains livides dans leurs toges trop grandes, rapaces ridicules aux ailes absurdes. Ils se léchaient leurs livres plissées et gercées, exsangues, économisaient avant tout leur salive pour lustrer le poil des puissants. Ils étaient là, se frottant les uns contre les autres, comme des bêtes en chaleur, se roulant dans la poussière pour qu’on vienne leur flatter le ventre, pour qu’on vienne leur flatter cet orgueil gonflé, livide, légèrement ballant, strié de veines sombres. Ils se mêlaient les uns aux autres, s’entortillent, comme une nuée de vers grouillants, couinant de concert… Et puis brusquement, ils voient leur proie, et ne bougent pas, n’osant ricaner, craintifs face à la victime innocente, face au mouton mené à l’autel. Et puis voilà le mâle fauve qui vient, entièrement nu, et pathétique, qui les domine tous, et tous se roulaient à ses pieds, gémissant lascivement, hyènes au bas croupion, louves serviles… Il ne suffisait que d’un mot, d’un geste, qu’un seule goute de sang vienne toucher le marbre noir de la Curie pour que commencent à s’agiter leurs babines cupides, que s’élèvent ces ricanements sardoniques, venant de nulle part, d’aucun de ces chiens, mais surgissant de la meute, impitoyables, et venaient alors les quolibets, les sous entendus sournois, les plaisanteries les plus lourdes, et ces rires gras, ces rires gras qui naissent, qui accouchent difficilement, qui se font nerveux, puis furieux, et que rient ne peut retenir. Ces rires de sénateurs, ces rires meurtriers, ces rires nécrophages, qui viennent pour détruire, pour annihiler… Alors ces hyènes se muaient en goules assoiffées, et tentaient d’aspirer un peu de cet être qui se liquéfiait devant eux, sous la patte bienveillante de leur maître…

Cnaeus les haïssait. Patriciens, plébéiens… Ils pensaient être tout, être le pouvoir, la puissance. Ils n’étaient rien, rien de plus que des pitres hilares au service de plus puissants qu’eux, rien de plus que des louves lascives n’attendant qu’une flatterie de leurs maîtres pour se jeter sur leurs charognes putréfiées. Il ne riait jamais. Il ne faisait pas partie de cette meute. Il voulait brûler, détruire cette meute. La livrer aux flammes, au chaos, que tous couinent, et que nul ne les entende, et que leur suzerain fauve les laisse se liquéfier en un filet de graisse ardente. Cnaeus ne faisait pas partie de la meute, il ne ferait jamais partie de cette meute, de cette meute de chiens qui ne faisait rien de mieu que lécher les pattes de son duumvir, servile. Il y avait des grands noms, certes, sur ces gradins. De grands orateurs, de grands politiciens… Une infâme racaille sénile, caracolant pour s’attribuer les bonnes grâces de leur allié, de leur grand maître. Cnaeus ne voulait pas s’attirer les faveurs de quiconque, lui, il voulait dominer, dominer seulement, régner sur ces infâmes carcasses, et sur le peuple palpitant qui rampait au dehors de ces murs de marbre. Il voulait régner sur cette fange, qui dégoulinait des couloirs immaculés pour se couler dans les égouts et les rigoles des rues pavées. Alors il se taisait, pour ne pas se faire engloutir par cette meute. Il se taisait, toujours sombre, et sinistre, et alors que l’on prenait ses silences pour une impuissance débile, il se taisait, toujours. Il attendait. Il attendait son heure, réfléchissait, toujours, observant ces vers gluant se tortiller en vain. L’heure viendrait bien où il n’aurait pas à se soucier d’eux, les empalant un à un sur un hameçon quelconque, pour les plaisirs de la pêche. L’heure viendrait bien où il se retrouverait face à leur maître pathétique, ce frêle souverain, qui flattaient les égos pour satisfaire son règne. Et où il pourrait l’égorger.

Il était là. Il était là, tournant autour de lui, cherchant à pénétrer insidieusement ses pensées. Non. Non, pas cette fois, Publicola. Ce serait trop facile, n’est-ce pas ? Ce serait tellement facile de pouvoir lire à travers les âmes, de pouvoir prévoir les actions de ses adversaires avant même qu’ils n’aient le temps de le concevoir, juste parce que l’idée les a effleurés… Ce serait tellement beau, de pouvoir lire les esprits, comme à travers ce verre translucide, que faisaient les carthaginois. Voir toutes ces pulsions, tous ces sentiments, toutes ces haines, toutes ces peurs enfermées de ce réceptacle grossier, à peine déformés par la diffraction, entièrement disponibles selon votre bon pouvoir… Il ne resterait plus qu’à construire ce monde selon ses propres envies, jouant avec ses propres désirs pour façonner ceux des autres, jouant des peurs et des passions, pour mener à bien ses projets, assouvir ses envies… Ce serait tellement simple, n’est-ce pas, de gouverner ces chiens, bêtes, sots, et prévisibles, qu’il suffirait de lancer l’un contre l’autre pour se prémunir de leur morsure ? Oh, non Publicola, non, jamais les choses seront aussi faciles, jamais ce pouvoir ne te sera acquis… Le duumvir n’en savait déjà que trop, mille bouches serviles lui rapportaient ces mille paroles qu’avaient saisies mille paires d’oreilles, qui lui étaient entièrement dévouées. Mais il pouvait bien voir, il pouvait bien entendre à travers les ruelles pompéiennes, et jusqu’au cœur des palais, et il ne pourrait jamais percer le tréfonds des âmes, il ne pourrait jamais lire le cœur de leur esprit, ni l’esprit de leur cœur… Publicola pouvait bien deviner la noirceur du burin qui avait façonné le masque de marbre du jeune patricien, jamais il ne pourrait en percer les mystères, jamais il ne pourrait voyager en ces terres stériles de ténèbres, et de soif de vengeance. Ce serait trop simple, Publicola… Bien trop simple…

- Bien entendu, vous avez toujours été un fils très assidu, exemplaire. On m'a dit que vous souhaitiez prendre la parole en son nom, est-ce exact ?

Le duumvir restait fidèle à lui-même, toujours flattant, de sa voix mielleuse. Il pouvait toujours fouler des pieds ses adversaires, toujours il ferait passer cela pour les caresses les plus délicates. Publicola… L’homme du peuple... Il voulait plaire à tous, gouverner son troupeau docile, laissant les moutons venir lécher le sel au creux de sa main. Ses manières restaient toujours les mêmes, flagorneuses, doucereuses… Il se montrait bienveillant envers tous, dispensant les coups comme des friandises sucrées, comme d’insignes privilèges, et pouvait bien briser la nuque de ses ennemis, ce ne serait jamais là qu’une tendre étreinte… Il offrait à tous divertissements et attentions charmantes, et tous venaient se frotter contre lui, servilement, ignorant ces mains qui leur enserraient la gorge, leur ôtant doucement tout chance de lui faire face toute chance de survie… Murena lui-même semblait pris au piège de ces manières doucereuses, englué dans tant de bonne volonté, dans ces douceurs sirupeuses et doucereuses jusqu’à l’écœurement. Publicola voulait plaire, à tous, et en premier lui à ses ennemis, comment s’il avait souhaité que leur trépas nécessaire soit le plus agréable possible. Et tous se pliaient à ces règles de délicatesse, d’attention flatteuse, sans la moindre protestation. Des vers grouillants dans une amphore de miel… Mais Cnaeus ne voulait pas de ces attentions, lui qui s’étaient débattu dans la honte, et l’humiliation, lui qui avait grandit dans ses propres ténèbres, et s’était formé à travers sa soif de vengeance… Son regard froid ne laissait aucune place pour les sourires radieux du duumvir. Peu lui importait l’empathie mielleuse du duumvir, lui resterait toujours distant, quoi qu’il advienne, figé dans cette expression impassible…

«On ne qualifie plus les Loreii d’exemplaires depuis bien longtemps. Vous devriez le savoir. »


Il n’y avait aucune haine, aucun ressentiment dans son regard. C’était un simple constat. Un vulgaire constat, un simple point soulevé, comme le soulèverait le moindre conseiller. Une question d’histoire, de logique, de politique… Un vulgaire point technique et essentiel au point de cette Curie, qu’il ne faisait que rappeler. Il était resté impassible, froid, distant, comme à son habitude. A peine aurait put-on croire qu’il avait parlé, que ses lèvres, l’espace d’un instant, s’étaient mues, formant ces quelques mots. Il regardait simplement le duumvir, face à face, comme il considèrerait n’importe quel passant lui adressant la parole. Comme il considèrerait n’importe quel objet, nécessitant une certaine attention, à peine supérieure à un vague intérêt. Publicola n’était que le duumvir de la cité, il ne pouvait donc rien lui apporter, ou si peu…

« Vous sembliez pourtant bien informé. »
Patricien
Ven 15 Aoû - 12:00
Re: Le Bal des Fauves [Cnaeus & Lucius]   




Lucius Pompeius Publicola
₪ Arrivée à Pompéi : 11/05/2013
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₪ Sesterces : 63
₪ Âge : 42 ans
₪ Fonction & Métier : Duumvir

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₪ Citation: Verba volant, scripta manent.
₪ Moi en quelques mots:
₪ Côté Coeur: Époux de la louve et amant de la vipère.
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Je te sais. Je te vois. Je te connais. Ou plutôt je le crois.
Je ne me repais pas encore mais j'apprécie le spectacle de la joute qui s'amorce. Une proie facile ? Heureusement, non. Chez Cnaeus se dessine dans certains éclairs toute la fougue du combat et de la jeunesse, tout ce que je crois être encore, la jeunesse en moins. Dans ses yeux, je vois le passé autant que les avenirs possibles et je ne sais encore si mon désir m'incline à détruire l'ombre de la menace, ou construire l'aube du renouveau. Dois-je le décider aujourd'hui ? Dois-je trancher les tendons et les nerfs du débat ou lui laisser déployer ses ailes ? Rien ne presse, non rien ne presse. Tout ce qui compte, c'est la saveur de cet instant.

J'en suis le maître inébranlable. Tout ce qui nous entoure, il me semble soudain l'avoir élevé, pierre après pierre, écorchant la peau et les ongles mais jamais la détermination. Et n'est-ce pas la vérité lorsque l'on songe que Pompéi porte mon nom. Je suis Pompéi, et dans mes veines palpite sa fougue. Que croient-il à vouloir m'en chasser, comment peuvent-ils oser même le penser ? Mon jeune cousin est-il de ceux-là ? Me pardonne-t-il les railleries et les habiles déstabilisations lancées contre son pater ?
Dans l'oeil fier de mon interlocuteur, je ne discerne rien de la haine qui devrait s'y nicher et cela m'incline à penser que peut-être elle se tapit dans les recoins de son âme. Quoi de plus dangereux que les sentiments dissimulés ?

Je cherche mais je souris, toujours, comme si rien ne pouvait avoir aucune prise sur moi, ma stature, mon aura. La curie est mon antre, son marbre est mon domaine et je m'y ébats à loisirs, je m'y bats avec ferveur, et jamais je n'y désarme. Et pourtant, par ses silences, Cnaeus semble défier ce territoire. Malgré lui ? Je n'en crois rien. Il faudrait qu'il soit aussi boiteux de l'esprit que son père butte sur les mots et il est le fils d'une Pompeia, de cette même Pompeia que je dénigrais un instant plus tôt. Je me ravise, ce serait insulter notre royal sang que de croire que le fruit en est vicié. Vicieux peut-être ?

Je balaye les élucubrations, me concentre sur ce que je veux voir. Un digne fils de Pompéi, un futur magistrat, certainement brillant, plus que son père et ce ne sera pas un mal. Je ne sais pourquoi je veux croire en lui mais son mutisme, face à ma langue babillarde est éblouissant, capte mon intérêt. Trop peut-être. Et je veux me repaître des mots plus que de la chair qui palpite. Je veux croire et surtout, je veux comprendre ce qui peut animer un homme tel que lui.
Faut-il encore du courage pour s'afficher dans l'amphithéâtre où les hontes ont été maintes fois subies, ou de l'inconscience. Dis-moi qui tu es Cnaeus, inconscient ou habile ? Dévoile-toi.
Mais rien, j'ai beau fouiller de mon regard perçant, je ne rencontre qu'un mur et là où je croyais discerner plus tôt de la fougue et du combat, je ne vois qu'un visage lisse et des airs froids. Je crois une nouvelle fois être la victime de mon imagination débordante, trop avide de rencontrer le digne héritier de mes palabres ou l'adversaire à ma mesure, oubliant bien vite que j'ai déjà un nemesis identifié. Est-ce folie de l'âge conjuguée à l'ennui que de se chercher des batailles ou il n'y a qu'ignorance ? Sois plus que cela Cnaeus...

Mais rien. À mes interrogations mutiques répondent les silences de mon muet et ces échos aphones semblent presque prêts à nous étouffer. Le silence que j'abhorre depuis que je suis né, que je remplis de mes mots et de mes airs bravaches. Je veux faire sortir des mots de cette bouche trop silencée, trop impeccable. Et si ce que j'y ai cru discerner s'avère être faux, rayer le tableau, écorcher le visage trop lisse, y faire naître le chaos plutôt que le rien abyssal qu'il affiche. Pourquoi m'est-ce si insupportable ? Je me retiens, je reste imperturbable, comme j'ai appris à être, mon sourire toujours affiché, toujours fier, ou orgueilleux selon le point de vue. J'ai peut-être vu, au milieu de toutes mes questions, à quel point Cnaeus est différent de moi et la différence fait peur. L'instinct vous pousse à la détruire, à la mettre en charpie, jusqu'à prétendre que cette différence n'a jamais existé, que l'infime faille dans le tableau de votre réalité n'est pas là, prête à tout faire voler en éclats.

Le désir mortifère dont j'ignore tout chez lui se noue pourtant au désir violent que j'ai de déchirer cette altérité, insupportable à mes yeux de fauve vainqueur. Alors que le silence était prêt à nous étouffer, c'est soudain cet éclair de haine qui nous habite, pourtant hermétique l'un à l'autre. Je le jauge. Il doit certainement en faire de même. Le combat n'aura pas lieu ici. Il n'aura pas lieu maintenant mais chacun est conscient, sans s'en rendre véritablement compte, que le combat aura bel et bien lieu un jour prochain. Et qu'il sera sanglant.
Mais les pensées m'échappent, autant les miennes que les siennes et la haine qui faisait palpiter mon coeur n'est bientôt plus qu'un souvenir diaphane, déchiré par mes mots qui résonnent sous la voute. Je n'ai face à moi que le fils du bègue. Le taciturne muet. Rien de plus, rien de moins. Je suis en proie à la déception. Brutale.

Soudain, cette conversation m'ennuie. Je n'y trouverai rien, je perds mon temps. Mon temps si précieux de politicien et je cherche presque une excuse pour le congédier. Je sais qu'il va me répondre, bégayer deux trois mots informes quant à sa prise de parole puérile et tout aussi inutile que la conversation présente. Je dénigre déjà ce que j'ignore, avec la fatuité que le pouvoir m'incombe et si le dédain n'atteint pas encore mes yeux, il crispe déjà ma mâchoire. Et alors que je crois qu'il va courber l'échine, comme tout un chacun, comme son père avant lui, sous mon assurance inébranlable, les mots me giflent avec ce calme presqu'hargneux. Il s'en faut de peu pour que je grogne et dévoile mes crocs. Mon sourire se fait peut-être un poil trop factice mais je tiens bon, me raccroche à mon masque alors que ma seule envie est de l'ôter pour lui déchirer la gorge, dans un élan bestial. Il n'est pas son père. Cela m'enchante autant que cela me révulse. Ce garçon a définitivement le don d'aiguillonner les passions chez moi. La conversation regagne alors son intérêt primaire et je laisse choir, froidement, mon sourire toujours accroché à mes lèvres :

- Il est certain que si même l'héritier n'en croit rien, il n'y a donc rien à en attendre. Rien à en sauver.

Mes yeux le tancent, l'intiment à réagir même si je sais d'avance que je n'ai pas le pouvoir de le faire sortir de ses gonds. Son regard est si vide, son ton si plat. Alors qu'il constatait simplement le fait établi, je n'ai pourtant pu m'empêcher d'avoir quelque chose à y redire. Et si mon ton fut froid, mes paroles sont hérissées de méchanceté. Quelle honte que d'avoir un rejeton qui ne se bat même pas pour sa gens... Et quelle mauvaise foi que d'attendre du combat lorsque la proie est mangée aux vers depuis des années, Publicola.
Ce qui m'insupporte, c'est surtout sa façon de poser ses yeux sur moi, comme si j'étais quelqu'un d'ordinaire. Sa tête inclinée de tout à l'heure, ce que j'ai pris pour de la déférence, il n'en reste rien. Et puis il y a ces mots. Ces mots qui mettent en doute mes sources, mon réseau. En un seul mot, ma politique toute entière. De cet air de ne pas y toucher. Mon instinct me dicte d'étrangler l'insolence mais ma raison me fait simplement rire, bonhomme soudain, comme s'il s'agissait là d'une bonne blague :

- Je voulais simplement démontrer aux bavards que la fable susurrée à mon oreille n'était que l'écho de leur fantasme. Il était improbable en effet que vous jugiez opportun de sortir de votre réserve. Pour dire quoi, n'est-ce pas ?



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Re: Le Bal des Fauves [Cnaeus & Lucius]   




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Souris, souris petit lion… Souris, tu sais si bien le faire… C’est là ton meilleur talent, tu le sais bien… Sourire, à tout et à tous, en toutes circonstances… Caresser ses alliés, ses ennemis, caresser les indifférents, les cajoler de douces attentions et de largesses… Allez, souris encore, Publicola, encore un peu, ta journée n’est pas finie, tu n’es pas encore seul… Exhibe donc devant moi tes lèvres, charnues, doucement consensuelles, tes petites dents blanches, légèrement mutines, semblable à des dents de lait, pour ne pas effrayer tes alliés… Voilà, retrousse donc un peu les extrémités de ta bouche, froisse-moi un peu cette peau glabre, pour tenter de paraître amical… Tu es toujours de bonne volonté, tu aimes toujours tout le monde, n’est-ce pas ? Allez, tout cela n’est qu’une belle comédie, joue ton rôle, Publicola, joue-le bien, garde encore un peu ton masque sur ta tête, ce n’est pas fini, tu ne peux pas encore te réfugier dans les coulisses… Oh, je sais bien qu’il te pèse, que tu sues à large goutte là-dessous… Tu n’es pas libre, tu es prisonnier de ton propre rôle, condamné à garder ce masque lourd et pesant sur ton visage… Tout s’effondrerait autour de toi, il te faudrait toujours sourire, te montrer amical, affable… Allez, courage ! Tu te ferais César, que poignardé, tu viendrais avec gentillesse t’enquérir de la santé de tes conjurés… C’est un cognomen lourd à porter, ça, Publicola… C’est tout un rôle, toute une fonction qu’il te faut remplir… Va, Sisyphe, va remonter éternellement la commissure de tes lèvres, plus haut, toujours plus haut… Et si elle retombe, va, remonte-là, toujours, inlassablement… Oh, mais tu m’insupportes à sourire toujours ! Ne sens-tu pas les coups que je te porte, ne peux-tu pas laisser la haine, la colère, révulser ton visage, déformer tes traits… Ne peux-tu pas te faire lion rugissant ou vipère sifflante ? Ne peux-tu pas aboyer, ne peux-tu pas gronder ? Oh, ce que tu es lassant, Publicola, sans intérêt… Retourne donc flatter tes ancêtres dans ta Curie… Va-t-en, va montrer tes belles dents autre part, ta fadeur m’insupporte !

- Il est certain que si même l'héritier n'en croit rien, il n'y a donc rien à en attendre. Rien à en sauver.


Publicola gardait toujours ce sourire, intact. Tout, tout n’était qu’artifices sur ce visage, la moindre crispation était étudiée, la moindre émotion, artificielle. Ce n’était qu’un masque, un masque de politicien. Quoi qu’il arrive, il s’abritait derrière ce rempart figé, mélange d’affabilité et de condescendance. Un instant, il avait semblé à Cnaeus que ses traits s’étaient crispés, durcis. Il lui avait semblé lire de la violence, presque de la haine, sur ces traits trop lisses, trop bien dessinés… Mais non, non, rien, jamais rien… Rien que ce visage fade, écœurant à force de paraître consensuel. Rien que cette façade haïe, qui s’affichait toujours partout dans la cité qui portait son nom… Toujours ce sourire… C’était de bonne guerre, chacun jouait son rôle… Même ici, en cet endroit retiré, même sans public, le spectacle se poursuivait, inlassablement… Ils se faisaient face, sous les hautes colonnes de marbre, et savaient pertinemment qu’aucun chœur ne viendrait commenter leurs actions, leurs paroles… Mais ils jouaient, pourtant. Ils incarnaient leurs personnages, et conservaient toujours ces lourds masques de politiciens, craignant la moindre fissure, la moindre expression non contrôlée… Ils étaient là, au cœur de ce théâtre, en bas des gradins… Ils ne portaient pas de cothurnes, non… Tout cela n’était qu’une farce, une ridicule farce… Et ils se faisaient face, eux deux, et leurs visages étaient aussi rigides que le marbre blanc.

Mais pourtant, pourtant… Oh, il pouvait bien sourire, oui, prendre cet air enjoliveur, affecter cette mine orgueilleuse… Il y avait quelque chose de froid, de glacial dans sa voix… Ses mots étaient tranchants et cassants, comme de glace. Publicola pouvait bien garder son masque, son ton avait changé. Comme si brusquement, il prenait au sérieux le jeune patricien qui lui faisait face, comme si brusquement, il ressentait la nécessité absolue de l’écraser, à l’instant…. Sous ce masque affable, le duumvir se faisait tyran irascible, alors que son ton se faisait mordant, presque agressif… Le patricien n’aimait pas qu’on conteste, qu’on remette en question son pouvoir, et il le faisait savoir, avec une rudesse que Cnaeus ne lui connaissait guère. Ses paroles contredisaient si clairement sa bonhommie apparente qu’il en devenait ou dangereusement menaçant, ou ridicule.

Son adversaire, lui, exultait. Ses coups portaient juste. Il avait fait réagir le puissant duumvir, il avait brisé ce masque d’amabilité… Allez, sors de ta caverne, maudit lion ! Il pouvait bien avoir le cuir épais, il n’en demeurait pas moins qu’il n’était pas insensible à ces piques… Il était là, semblable à la bête enfumée, irrité que l’on s’attaque de la sorte à sa personne, mais incapable de rester stoïque… Les yeux te piquent-ils, Publicola ? Ou faut-il que j’ajoute d’autres tisons fumant à ton bucher ? Il l’avait déjà vu le duumvir écraser ses ennemis, toujours conscient de sa supériorité, toujours avec cette même voix suave, sirupeuse… C’était ainsi qu’il avait balayé d’un revers du bras de son père, avec un sourire, et les éclats de rire de ses courtisans… Mais cette fois… Cnaeus sentit une froide satisfaction l’envahir. Son ennemi n’aimait pas que l’on porte atteinte à son égo. Il en allait ainsi des puissants, leur pouvoir n’était fondé que sur un tissu de croyances, et il suffisait de ronger le moindre fil de cette étoffe pour qu’ils craignent de voir leur œuvre défaite… Ah tu donc si peur que ça, Publicola ? Crains-tu jusqu’au fils du bègue déchu ?

Cnaeus observait à présent son adversaire avec une attention accrue. Il lui semblait qu’il se passait quelque chose, quelque chose qu’il n’aurait jamais osé envisager… Ils étaient là, l’un face à l’autre, dans cet endroit désert… Un combat d’homme à homme, une escarmouche inattendue, mais où déjà les armes étaient tirées… Car Publicola avait réagi, face au soufflet, et il y avait dans ses paroles le crissement glacial de l’acier dégainé hors du fourreau. Il avait voulu réagir, il avait voulu lui porter un coup… Désormais, le muet entrait dans son champ de vision, il se dressait, tel un obstacle, aux contours encore incertains, sur sa route… Essaie donc de me frapper, essaie donc… Je ne suis rien, on ne peut atteindre le néant… Cnaeus savait que le duumvir mobiliserait tous ses moyens pour connaître ses intentions, pour tenter de le mettre à nu… Il pouvait bien essayer, déployer tous ses efforts, sa quête resterait vaine… Il n’était rien… Il n’avait nul allié, ne trempait dans aucun complot, n’était lié par aucune alliance… Il s’abritait, derrière la fange fétide de la domus loreii, il s’abritait derrière le vieil épouvantail rapiécé de Blaesus… Que pouvait-on faire de plus contre sa gens ? Et comment l’atteindre, lors même qu’il n’était rien dans la cité ? Que les Pompeii cherchent, qu’ils cherchent donc… Mais l’heure pour l’instant était à ce duel, à cette joute verbale… Il lui fallait savourer l’instant, car ils étaient à armes égales, dans cette arène de marbre… Et déjà Publicola se découvrait face à lui, l’invitant à frapper plus encore… Prends garde, bas en retraite, abrite-toi, lui intimait une voix dans sa conscience, cette même voix qui lui faisaient garder le silence depuis tant d’année… Mais non, non, pas cette fois, Publicola était à lui, pour cette journée, pour cette journée précise seulement… Ah quoi bon se battre ? Tu ne peux remporter la victoire qu’en cet endroit précis, et pour cet instant précis seulement… Mais Publicola avait été atteint, et Cnaeus voulait le voir dans toute sa colère, il voulait voir toute sa violence déchaînée sur sa seule personne… Pour voir… Pour voir ce que cela faisait, pour voir s’il était supérieur ou non à son père…

Il gardait son visage impassible, se contentant de scruter la moindre expression de son adversaire… Ses yeux suivaient attentivement le moindre mouvement du duumvir qui lui faisait face. Ils étaient là, tous deux, immobiles, au cœur de ce palais de marbre, sous les hautes colonnes, écrasés par ce dôme vertigineux… Une arène à leur juste mesure. Cnaeus se tenait là, ses stylets, ses tablettes sous le bras, et aucun d’entre eux n’osait bouger… Il lui avait semblé que son adversaire avec eu un geste de recul, comme s’il voulait quitter l’affrontement… Mais non, non, il se tenait bien là, face à lui, moqueur comme l’est le gladiateur lors de son combat, après la surprise du premier coup porté, alors qu’il se prépare à bondir, frapper, frapper encore, tuer… C’était sa façon à lui de jauger l’adversaire. Cnaeus, lui, se contentait de rester sur ses appuis, impassible. Aucune expression, rien… Seulement cette curiosité dévorante dans le regard, cette attention aiguë… Il observait, depuis toujours il se contentait d’observer, en silence.

Et puis le voilà qui avance, triomphalement, avec cet air réjoui. Il se moque. Il se rit de son adversaire. Façon de marcher à lui, de marcher sur lui, en vainqueur. Tu ne crains aucune résistance, n’est-ce pas ? Comment pourrait-on se dresser face à toi…

- Je voulais simplement démontrer aux bavards que la fable susurrée à mon oreille n'était que l'écho de leur fantasme. Il était improbable en effet que vous jugiez opportun de sortir de votre réserve. Pour dire quoi, n'est-ce pas ?


Cnaeus se tut, regarda son interlocuteur dans les yeux. Il n’y avait rien dans ce regard, seulement le vide glacial de son âme. Aucune haine, rien. Un simple regard posé sur un objet d’intérêt. Et puis ses yeux glissèrent sur le visage du patricien sans même s’y accrocher, passèrent au dessus de son épaule. Il s’avança, la mine résolue, comme s’il chercher à quitter la place sans vouloir ajouter le moindre commentaire, sans vouloir faire la moindre remarque. Battre en retraite, purement et simplement. N’offrir à l’adversaire qui vous a blessé que son mépris. Lui donner cette satisfaction du triomphe… Non. Brusquement, il s’arrêta, regarda le duumvir. Ils étaient proches, à présent. Se dirigeant vers la sortie, Cnaeus avait surtout marché vers son adversaire, et tous deux étaient maintenant presque épaule contre épaule. Ils n’avaient même pas à tendre le bras pour atteindre son interlocuteur, pour un peu et il pourrait sentir son souffle chaud contre lui… Il n’y avait rien d’hostile dans son attitude. Il se tenait là comme il s’était tenu face au duumvir, quelques instants plus tôt. Froid. Rigide. Un peu de la rigueur militaire héritée de son père, sans doute. Oh, ris toujours, Publicola, ris toujours… Cnaeus savait pertinemment que le patricien se moquait de ce que l’on pouvait murmurer sur les Loreii. Peu lui importaient ces bavardages-ci, ou même ces bavards, c’était lui qui l’intéressait, lui seul… Il intriguait le duumvir, songeait-il… Et cela avant même qu’il ne se décide à l’attaquer au cœur de cette enceinte vénérable. Qu’il se moque donc, qu’il affiche sa supériorité avec cette moue moqueuse… Il ne pouvait masquer le fait qu’il s’intéressait à son jeune cousin. Doucement, Cnaeus ignora ses derniers propos, reconnut, presque piteusement :

« Chaque croyance est une limite… »


Ce n’était que des banalités, de ces banalités qui horripilaient le duumvir, le jeune Loreius le savait. Il n’était pas un vieux précepteur pour faire de ces phrases sentencieuses, tout juste bonnes pour une de ces fables qui étaient au goût du jour. Oh, la tentation devait être grande pour Publicola de se moquer de lui, de le tourner en dérision… Il voyait déjà ce sourire triomphal se dessiner dans ses lèvres, sa voix empreinte de mépris et de moquerie rompre cet éphémère silence… Quel piètre adversaire il faisait, n’est-ce pas ? C’était donc là tout ce qu’il pouvait lui dire, partir la queue entre les jambes et philosopher ? Mais il ne lui laissa pas le temps de répondre.

« Je ne crois en rien. »


Il avait appuyé sur le dernier mot. Son regard, fixe et dur, s’était braqué sur son interlocuteur, plongeait dans les yeux du duumvir. Il y avait une fermeté brusque dans sa voix, presque sèche, presque menaçante… Non, il restait froid, comme toujours. Sans être glacial, sans être agressif. Il restait impavide face à cet être haï, laissant seulement ses paroles, lourdes de sous entendus, planer dans l’air. Le respect, l’humanité, l’ordre et le pouvoir… Tout cela n’était que foutaises, un tissu de croyance tout juste bon pour dorer les chaînes des esclaves. Peu lui importaient le meurtre et la mort, tout ça n’était que des outils, de simples outils pour dominer les hommes… Et il les voyait comme tels, dénudés de leur voiles fantasmagoriques. Mis à nu, Publicola n’était guère impressionnant. Il restait puissant, certes, mais cette puissance ne reposait que sur un souffle, que sur des sentiments, des émotions, qui pouvaient tout aussi bien s’envoler… Que le chaos s’installe, que la défiance, règne, et alors… Peu importe la désolation, si elle servait ses intérêts… Tout ce qui importait était la domination. Tout ce qui importait, c’était enfin d’avoir la vie ruinée de son ennemi entre ses mains. Et puis l’anéantir, définitivement. Eteindre cette dernière étincelle de vie, pour fermer lui-même les yeux vides de Lucius Pompeius Publicola. Il restait là, flegmatique, si proche de cet être qu’il haïssait… Il avait un stylet aiguisé dans un repli de sa toge, un poignard de patricien serré tout contre son cœur. Il suffisait…
Patricien
Dim 28 Sep - 17:09
Re: Le Bal des Fauves [Cnaeus & Lucius]   




Lucius Pompeius Publicola
₪ Arrivée à Pompéi : 11/05/2013
₪ Ecrits : 2402
₪ Sesterces : 63
₪ Âge : 42 ans
₪ Fonction & Métier : Duumvir

Cogito ergo sum ₪
₪ Citation: Verba volant, scripta manent.
₪ Moi en quelques mots:
₪ Côté Coeur: Époux de la louve et amant de la vipère.
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Et mon sourire s'étire, comme autant de promesses muettes dont je suis loin de connaître la juste teneur. Je suis encore sur le coup du rire trop affiché de ma raillerie pour redevenir le masque stoïque du patricien exemplaire. Alors je souris et mes dents étincellent comme autant de petits crocs aiguisés par le poison des mots. Mais nuls crocs aujourd'hui n'est-ce pas ? Pourquoi faire ? J'ai bien essayé de mordiller là où cela faisait mal le mutique adversaire que je me fantasme mais l'absence de réaction me navre à présent autant qu'elle m'ennuie. N'ai-je pas d'autres affaires plus pressantes, une ville à reconstruire, plutôt que de m'acharner sur ce corps dont les effluves de la charogne qu'il doit trop fréquenter, jour et nuit, viennent caresser mes narines jusqu'ici ? Et pourtant, je demeure, car tourner les talons, c'est comme laisser la place, c'est comme tirer ma révérence poussé par un instinct de conservation qui aujourd'hui m'étouffe. Non, je veux du sang dans nos yeux à défaut de le voir éclabousser les dalles de la curie et peut-être la peau trop blanchie de nos visages qui se toisent. Du rouge sur tes joues Cnaeus, cela serait si charmant...

Alors, à défaut d'arme qui viendrait pourtant emplir enfin la paume qui me démange, mon sourire reste en place, comme moi je demeure sur mon territoire. L'abandonner à un cadavre sur pieds, voilà donc une idée saugrenue ! Je sens la maladie et la mort sur toi taciturne personnage, je la sens jusqu'ici et les lions ne se repaissent que de viande fraiche. Comment ai-je pu te croire un instant à la mesure de mes besoins primaires de batailles et de provocations, toi qui n'est pas en mesure d'y répondre ? La chair putréfiée de ton père laisserait alors des os décharnés, blanchis... aussi blancs que le marbre qui claque sous nos sandales de patriciens. Et que ferait un prédateur de ces os là Cnaeus, dis-le moi ? Rien à lécher, rien à recueillir, rien à régurgiter enfin ou peut-être seulement le seul vide qui affame, tiraille les entrailles, de soubresauts impérieux. T'es-tu donné comme mission d'affamer les fauves pour qu'ils dépérissent ?

Mais mon sourire demeure sur mon visage qui n'a rien de famélique. Je me nourris des autres, je n'ai pas besoin de toi muet pour me sustenter. Alors débarrasse mon terrain de jeu, ta vue m'est soudain insupportable. Réponds-moi enfin ou évade-toi. Évide carcasse qui est tienne pour ne plus exister. Un leurre que ce jeune homme, c'est sans doute cela. Je ne peux rien déclencher vu qu'il n'y a rien à faire sortir du néant qui habite son regard. Et ce n'est pas la peur d'y être aspiré pour ne plus jamais m'en évader qui me fait alors quitter son regard, non, c'est un désintérêt qui m'assaille et retombe sur mon chef. Mes attentes me paraissent alors vaines, mes appétits certains de n'être jamais plus repus. Le néant m'angoisse car je ne peux mordre et ne plus lâcher. On n'attrape guère ce qui s'évade entre nos doigts joints. Tu es plus que muet ou taciturne. Fils de l'air, voilà donc ton manteau, Tacitus. Ton père est un raté, un patricien incomplet, ridicule. Et toi tu n'es même pas rien, tu es bien au-delà, tu es le creux lorsque je suis l'aspérité.

Et pourtant, il me semble qu'au fond du néant, un oeil me scrute, me dévisage, trace contours et formes pour mieux pouvoir les gommer. Mon sourire reste là, car jamais il ne quitte longtemps mes lèvres, à part peut-être lorsqu'elles remuent jusqu'à siffler phrases assassines. Car le jeu n'est pas terminé. Mes dents claquent dans le vide mais cela n'empêchera pas ma mâchoire de se refermer, encore et encore sur la proie que j'ai décidé de voir en la personne de Cnaeus Loreius Tacitus. Qu'importe ce qu'il est vraiment si j'ai décidé qu'il en serait autrement n'est-ce pas ? S'il me faut opposition pour exister, je dois être en mesure de la créer et tel un dieu façonner matière à partir du vide. Souffler vie à la mort ambulante. M'entends-tu susurrer, adversaire, m'entends-tu t'appeler du fond des âges ? Comprends-tu mes gestes empruntés, la froideur de mon langage. Cracher cristaux de glace au visage de marbre pour lui donner vie et fureur... Cela je sais le faire. Railler et mépriser ce que j'ignore en ayant la certitude que je connais tout par coeur, cela encore je le fais mien. Et dans l'oeil qui scrute, du fin fond du néant... c'est l'étincelle que je vois soudain.

Comme le feu grignotant avec avidité le parchemin négligé prêt d'une lampe à huile. Comme la rage dégoulinante et vengeresse des laissés pour compte. Comme la passion des amants dont la séparation dura une heure qui prit les atours d'une éternité. Oui l'étincelle, je la vois.
Il est là mon adversaire, qui se façonne au milieu du vide et qui vient enfin l'habiter. Il se tient immobile et faux mais dans toute sa dimension exécrable. Enfin plus que de l'ennui, je peux ressentir. Haine, tourments, tracas, envie, rivalité, toute la palette d'émotions qui me fait embrasser chaque jour plus encore la carrière que je me suis destiné. Être Duumvir n'est rien si c'est pour reposer simplement du haut de mon trône et regarder les autres se déchirer. Non, je veux prendre part à la bataille, je veux faire mienne la guerre qui se joue. Et trouver un adversaire digne, enfin. Car de la Murène qui me nargue, je connais déjà le goût de la chair glacée. Il me faut plus. Toujours. Encore. Je ne te crains pas, Cnaeus, toi le fils déchu du nom qui fut sur toutes les lèvres. Non je t'imagine jusqu'à te voir dans toute ta splendeur. Et si cela n'est qu'un rêve, alors que je lui donne corps pour assouvir cette soif inextinguible. Attisée par les premières écorchures de nos masques respectifs.

Et ce que je me demande alors, c'est si l'étincelle, sous mon grondement sourd, va vaciller pour s'évanouir et le néant ravaler ce qu'enfin je découvre. Est-ce que tu tergiverses Tacitus, hésites-tu donc à me répondre de peur de sortir de ta ferme réserve ou saisiras-tu enfin la main que je te tends, qui dans un geste est prête à faire naître une lame acérée ? Il a beau se parer de son impassibilité, mon inattendu adversaire, à présent que je l'ai créé par mes envies, je sais qu'il ne peut plus m'échapper. Alors le rompre tout de suite, au milieu de la colère que je sens poindre ou l'aiguillonner seulement, faire couler le premier sang pour aiguiser encore un peu plus la faim dévorante du fauve qui sommeille ?
Je sais qu'il m'observe. Ses yeux ne me défient pas mais à aucun moment ses pupilles ne se sont détachées de mon visage. Et puis soudain, dans la montée frénétique du duel, ses yeux se détachent, glissent, rompent contact nécessaire à mon petit jeu. Un instant je me sens dépossédé comme un enfant à qui l'on vient de confisquer un jouet. Mais je ne suis plus un enfant, l'homme a su façonner des réactions moins primaires que celles-ci. Alors au milieu de mon léger désarroi, se peint la certitude qu'enfin, il se passe quelque chose. Je ne rêve plus, chaque minutes qui se jouent ici prennent des accents de réalité crue. Et je m'apprête à les savourer, jusqu'à les étirer dans mon esprit pour en garder un amalgame qui fasse de cette rencontre impromptue, un souvenir mémorable.

Je me dis qu'il recule, qu'il laisse là la partie et que j'ai gagné la première manche. Cela pourrait suffire à combler mes attentes mais le souvenir serait alors teinté de l'amertume de la déception. J'aurais façonné un ennemi certes, mais un couard. Et qu'ai-je donc à faire des opposants fuyards hein ? Mais la fuite se rompt, et l'amertume se brise dans ma bouche tandis que Cnaeus s'arrête à ma hauteur. Un instant, je mémorise jusqu'au rythme de son souffle et le mien vient se caler à la mesure, comme pour répondre à un silencieux défi. Proximité aussi troublante qu'enivrante. Je tiens là la révélation que j'attendais : dans l'absence de fuite, ce sont comme des harmoniques stridents qui viennent s'échouer sur le marbre impeccable de la curie. Je sais qui tu es. Je le sais.

Nulle menace bien sûr, ni dans sa posture, ni dans son souffle régulier, aussi régulier que le mien. Je suis stoïque, naturel, à mon aise enfin, bien plus que quelques minutes auparavant lorsque j'étais en proie à la plus cruelle des attentes. Mes oreilles bourdonnent presque tellement je me tiens attentif à ce qu'il va dire. La phrase est banale, somme toute, mais mon sourire se fait plus mystérieux, même si placé comme il l'est, il n'est plus en mesure de voir mon visage. Je suis satisfait du ton, je suis satisfait qu'il m'adresse la parole. Et au rythme lent de nos respirations, je recouvre un calme aussi serein que la rage qui m'a presque poussé à l'étrangler là, dans l'antre de la politique pompéienne.
Alors certes, réplique banale mais je ne ris plus. Aucune moquerie à jeter en pâture, car la déception dissipée, ne reste à présent que l'envie d'un dévoilement supplémentaire. Oh, je sais qu'il n'aura pas lieu ici et maintenant, même si j'ai la certitude qu'il n'a pas encore formulé son exacte réponse. Alors j'attends, avec mon sourire sibyllin et la soif de lutte qui me tiraille jusqu'à me plonger dans l'euphorie la plus totale. Je ne veux plus tomber dans la déception, non, car j'ai décidé du personnage à m'opposer. Une coquille vide ne sert-elle pas à cela ?

« Je ne crois en rien. » ajoute-t-il, le rien prenant matérialité subite alors qu'il désigne un abyssal néant. En cet instant, oui, je suis réellement fasciné. Des centaines de répliques mordantes me viennent à l'esprit pour railler ce cruel manque de profondeur inhérente à la vie. Comment peut-on ne croire en rien ? Je pense à mes propres croyances, aux destinées mêlées, aux soifs de pouvoir, aux volontés inhérentes aux hommes et aux dieux. La brusquerie du mot pourtant me dicte de ne rien laisser choir, de ne pas ternir le moment que j'enregistre pour en garder l'exactitude et me le rejouer en boucle, plus tard, dans la solitude qui sied aux prémices des combats qui s'annoncent épiques.
Je ne cherche pas à reculer pour croiser son regard, car ce n'est pas nécessaire. En cet instant, je peux me peindre ses traits froids, sa mine austère, peut-être sa bouche qui se tord sur ce "rien" craché comme une injure. L'ennemi est là, tout près de moi. Je laisse encore la cadence de mon souffle me dicter la mesure de mes paroles et dans un murmure, tandis que Cnaeus ourdit la haine et la vengeance dont j'ignore encore la profondeur mais dont l'esquisse comble ma quête ininterrompue de grandeur, je réponds :

- Eh bien moi, je crois en vous, Cnaeus Loreius Tacitus.

Et sans un mot de plus, un pas après l'autre, dans le silence énigmatique et solennel de cette réponse, je me porte vers la sortie. Oui, je crois en toi le muet, l'être tapi dans le néant abandonné d'un nom qui n'est plus que le sujet de la raillerie. Je crois que tu es bien l'ennemi que j'ai imaginé aujourd'hui. Il suffisait... de ce rien pour esquisser un tout que j'ai hâte de percer à jour, dans une joute mortifère. Bienvenue dans mon arène, bienvenue dans mon antre.

Spoiler:
 



Césars:
 

Mes enfants me font tourner en bourrique...:
 

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