Si deux personnes s'aiment, il ne peut y avoir de fin heureuse [PV Nemetoria]



POMPEII, TERRA DEORUM ₪ :: Ludi :: Archives RPs
Partagez | 
Jeu 22 Aoû - 23:37
Si deux personnes s'aiment, il ne peut y avoir de fin heureuse [PV Nemetoria]   




avatar
Invité

L’odeur ne le lâchait plus. Cette odeur atroce, qui lui collait à la peau, qui imprégnait ses habits, et coulait le long des murs. Cette odeur de mort, cette odeur de charogne, qui ne voulait pas partir, qui empuantissait l’air. Peu importaient l’encens brûlé, et les aromatiques, peu importaient la myrrhe et les parfums exotiques, elle rongeait la moindre fibre de votre être, jusqu’à ce que nulle autre senteur ne se fasse sentir, jusqu’à ce que vous oubliez toute autre odeur, jusqu’à ce que vous oubliez jusqu’à l’existence de ces milles parfums quotidiens, de ces arômes qui, jadis, peuplaient la domus. Il n’y avait rien d’autre que la mort, que ces exhalaisons morbides, qui vous hantaient, qui vous rendaient malades, et auxquelles jamais vous ne vous habituiez. Le moindre souffle d’air en était infecté, la moindre brise devenait un souffle macabre, un souffle qui s’insinuait au plus profond de vos narines, tel un ver insidieux, pour s’inscrire au plus profond de votre être, pour s’emparer de vous… C’était mille remugles malfaisants, mille relents qui émanaient de la charogne patricienne, qui valsaient, dans cet air vicié, en une danse macabre… C’était la puanteur de la gangrène, des chairs mortes, le fumet insalubre des excréments putrides, de ce vomi régurgité en violents hoquets, c’était le parfum de ce sang infect, dont la saveur restait au plus profond de votre gorge, malgré vous, comme si vous aviez léché vous-même les plaies putrescentes…

C’était ce supplice que Cnaeus endurait chaque jour, chaque nuit. C’était cette infâme charogne, ce corps en décomposition, qu’il devait veiller, quotidiennement, à toute heure de la journée, à toute heure de la nuit. Ce cadavre qui, jadis, avait été son père… Ce cadavre qui l’avait élevé, qu’il avait appris à haïr, ce cadavre qu’il avait fui, des années durant, se réfugiant dans son mutisme. A présent, alors qu’il était à son chevet, il lui faisait face, enfin. Il lui faisait face, sans se dérober, sans même chercher à fuir, sans s’enfermer dans son armure de glace, cette sombre armure taciturne, qu’il avait arborée, jusqu’ici. Jusqu’à ce qu’il ne fuit plus leur confrontation, et ait le dessus sur la brute, qui dirigeait sa gens, qui commandait à son sang. Sans sa force, sans sa violence, Blaesus n’était rien, rien de plus qu’une coquille vide, un mollusque dépourvu de carapace. Blaesus avait été anéanti par sa propre fille, il ne pouvait plus rien contre lui à présent. Cnaeus se rappelait encore de chaque coup, chaque insulte que lui avait lancé son père. Chaque blessure qu’il lui avait infligée. Il s’était emmuré dans ses ténèbres, dans son silence, lui qui, pourtant, avait été relativement épargné. A présent, il se dressait au dessus de ce corps perclus de douleurs, de cette charogne enfiévrée. Droit, face à son père, pour la première fois. Le bègue ne pouvait plus rien contre lui, réduit au silence, réduit à la souffrance. Cnaeus pouvait parler. Cnaeus pouvait enfin parler, face à lui, librement. Il pouvait tout lui dire, tout lui raconter ; le mal qui hantait le patriarche devenait chaque jour plus virulent, sans pour autant parvenir à l’emporter. Jusqu’à présent.

Les deux silhouettes se faisaient face, dans la semi pénombre de la vaste cubicola. Le père, et le fils. Un masque déformé par la douleur, un masque de marbre, impassible. Le vieillard n’était plus que l’ombre de lui-même, un cadavre que se disputaient déjà les charognards. Il se tordait de douleur, éructait, s’étouffait dans de sinistres gargouillis. Le fils l’observait, impassible, ombre dressée au dessus du lit du mourant, comme s’il précédait les trois juges des Enfers dans leur jugement. Son regard froid, dénué du moindre sentiment, était posé sur ce visage ridé, dévoré par la hantise de la douleur. Il ne quittait plus ces yeux fous, ces yeux qui roulaient dans leurs orbites, révulsés par les plus violents élancements, qui parcouraient ce corps livré aux Erinyes. Il l’observait, indifférent à son calvaire, indifférent à ces râles, à ces borborygmes qui, parfois, à peine intelligibles, parvenaient à franchir l’étroite ouverture de ses lèvres exsangues.  Peu lui importait ce que pouvait tenter de lui dire Blaesus, peu lui importaient ses dernières volontés, ses dernières recommandations. Le patriarche des Loreii n’était plus rien. Cnaeus lui parlait, lentement, machinalement. Il sortait de son silence, enfin, face à cet être qu’il haïssait tant. Il lui parlait, en un long monologue ininterrompu, murmurant presque, d’une voix grave, monotone. Il parlait comme il n’avait jamais parlé, comme si son père vivait là ses derniers moments, comme s’il voulait qu’il emporte avec lui, dans sa tombe et face aux divinités infernales, sa vérité, sa propre vérité. Sa vérité à lui, Cnaeus Loreius Tacitus. Il infligeait ses vérités à son père, comme le bourreau inflige ses supplices à sa victime, avec méthodologie, sans la moindre émotion. Il lui assenait ces mots, les uns après les autres, comme son père avait pu lui asséner ses coups ; il lui rendait mot pour coup, vérité pour insulte, et scrutait, impassible, la moindre réaction dans les pupilles dilatées par la souffrance de ce patricien agonisant. Le soldat était tombé au bas de sa monture, et se faisait piétiner à présent.

Cela faisait des jours que le patricien supportait la présence du malade, des nuits qu’il le torturait, à coups de paroles, de phrases acides. Le temps s’écoulait différemment dans cette salle, il s’écoulait comme une longue rivière vive, mais impassible, sans le moindre remous, sans le moindre bruissement… Il glissait, imperceptible, mortellement lent, tel un cheval au galop. Cnaeus avait fait établir ses quartiers auprès de son père, au milieu des immondices, au milieu de ces morbides remugles. De là, il lisait, planifiait, écrivait, accueillait ses agents, faisait partir ses ordres. L’austère chambre était devenu le cœur de la villa, le cœur de son ambition ; ses rêves ne reposaient-ils pas sur la mort de son propre père ? Qu’importait si celui-ci vivait encore, Cnaeus avait tout son temps, il tissait, imperturbable, sa propre toile, au milieu de l’écheveau de soie de Pompéi. Il observait, de son nid discret, la valse de ces mille araignées, qui s’étreignaient, se séparaient, se déchiraient, s’entredévoraient, il observait ce macabre spectacle sans même bouger, se contenter de laisser filer ses fils, toujours plus profondément dans la nuit de la cité. A ces côtés gisait son propre père, sa première victime, son premier mort. Blaesus observait, impuissant, de sa couche, le bal des serviteurs, allant prendre leurs ordres, auprès de son fils, ignorant leur maître agonisant, tout juste le medicus et ses serviteurs faisaient-ils mine de s’affairer autour du cadavre puant. Au dessus de son lit, ce soir là, Cnaeus n’avait perdu que trop de temps auprès de lui.

Un fantôme, pâle comme la lune, pâle comme les voiles de Séléné. Un fantôme, errant dans ses jardins, glissant le long des colonnes du péristyle. Un éclair argenté, étincelant comme le reflet des étoiles dans l’eau limpide, pur comme la source glaciale des monts enneigés. Une bête traquée, cherchant refuge au sein de ce havre végétal, loin de la folie des hommes, loin de la folie des dieux. Une silhouette furtive, apeurée, légère comme un souffle d’air, douce comme une brise d’été. Sa femme… Un tendre éclat de beauté, échoué en plein cœur de leur villa, comme la lune prisonnière de son reflet aqueux. Elle était là, seule dans les ténèbres, seule dans la pénombre, sa chevelure argentée luisant au clair de lune, comme égarée dans l’obscurité, perdue dans la noirceur nocturne. Elle était là, tendre petit agneau, innocent nouveau né du troupeau, pris au piège des ronces, pris aux rets des hommes, de leur haine, de leur violence. Comme une brebis, envoyée parmi les loups. A peine apercevait-on, au travers des ombres, la douceur de ses traits, son visage angélique… L’éclat de ses yeux opalins, errant dans le vide de la nuit, cherchant désespérément quelque refuge, quelque ami, contre lequel s’abriter. Cherchant à fuir la violence de la solitude, mendiant aux ombres errantes un peu de compagnie. Ces lèvres tendres, entrouvertes, aspirant à embrasser la moindre promesse de réconfort, à trouver une réponse aux ténèbres de sa vie, à trouver d’autres lèvres, répondant aux siennes, l’instant d’une seconde, l’éclat d’une seconde. Nemetoria, enfouie dans sa palla, Nemetoria, seule face à la nuit, seule face à sa nuit…

Cnaeus était sorti, l’espace d’un instant, le temps de respirer de cet air pur, qui vous venait de la mer, qui vous venait de la montagne, embaumé de mille embruns marins, de mille senteurs fleuries. Le temps d’oublier les relents de morts, et les râles d’agonie, le temps de se livrer aux ténèbres, qui seules le dominaient, qui seules le domineraient jamais… Le temps de s’abandonner à la nuit, d’abandonner ses sens aux ombres célestes… Et puis il y avait ce rayon argenté, déposé dans le jardin, juste en face de lui… Il y avait cette femme, qu’il observait, tendrement, et qui était sa femme. Sa femme… Cela sonnait si étrangement… Comment un être pouvait-il lui appartenir, comment cet être pouvait lui appartenir… ? Ce tendre visage, empreint de douceur, d’innocence… De beauté… De beauté simple, de beauté céleste…  Elle… Sa femme… Nemetoria… Nemetoria Loreia… Elle flottait, irréelle, errant entre les longues feuilles d’acanthe enténébrées… Son Eurydice, égarée aux Enfers…  Elle… Elle qui lui broyait le ventre, impitoyable, de sa simple présence, d’un simple regard… Jusqu’à ce que ça en devienne insupportable, jusqu’à ce qu’il ait envie de se débattre, face à cette poigne invisible qui l’oppressait, comme se débattent les noyés pris dans les flots… Jusqu’à ce qu’il ait envie de se débattre, sans jamais le faire. Elle, qui l’obsédait, nuit et jour, dont il partageait la couche, sans jamais oser la toucher… Et toujours cette boule indicible, cette boule insoluble, qui lui restait en travers de la gorge, qui lui nouait la gorge. Toujours. Elle… Le grain de sa peau, qui l’obsédait, la pierre opaline de ses yeux, qui l’obsédait, sa longue chevelure argentée, retombant sur la courbe de ses épaules, qui l’obsédait… Elle… Nemetoria… Sa femme… En la voyant, il s’oubliait, il oubliait Pompéi, et la folie des hommes, et la fureur des dieux. Il oubliait qui il était, il oubliait ses rêves, et ses cauchemars, il oubliait le jour, et la nuit. Elle… Elle, elle, elle… Peu importait que son masque de marbre se fissure, peu importait que son cœur glacé se craquelle…Elle était là, à lui… Et il n’osait l’approcher, et il n’osait la toucher… Peu importaient devoir et famille, guerre et politique, il… Il l’aimait, hélas. Il l’aimait, pour son plus grand malheur.

Mais il était Cnaeus Loreius, elle était Nemetoria Loreia. Ô, Nemetoria… Pourquoi était-elle Nemetoria… Devoir et famille, guerre et politique, tous ces vieux démons le rattrapaient, s’imposaient à son esprit, oublieux de son cœur. Elle était sa femme, la créature qui couchait à ses côtés, qui partageaient ses repas, qui le côtoyait quotidiennement. Sa plus grande force, sa plus grande faiblesse. Ce danger, qui hantait ses pas, qui hantait son cœur. Sa femme. Il devait s’approprier son corps, son être, la faire sienne, comme elle l’avait été le jour de son mariage. En faire l’alliée la plus sûre, la plus indéfectible. En faire la plus obéissante des servantes, la plus loyale des guerrières. Elle devait pouvoir tuer, elle devait pouvoir se tuer, pour lui. Elle devait pouvoir se taire, elle devait pouvoir parler, pour lui. Elle devait… Il devait… Il devait lui parler. Il devait parler à sa femme. Il devait parler à ce petit agneau, égaré au milieu des ténèbres, apeuré au sein de la nuit… Ce tendre petit agneau… L’innocence même… L’innocence, perdue dans ce dédale d’illusions, dans ce labyrinthe de mensonges meurtriers…

Cnaeus se détacha du mur de plâtre, traversa le péristyle désert. Elle était là, à quelque pas, luisant d’un feu secret, de ce feu argenté, empreint de la douceur lunaire, des charmes de Séléné. Quelques pas à faire, à franchir… Elle était perdue, au milieu des feuillages enténébrés, au milieu de ce songe végétal, des frissonnements du jardin désert. Le patricien descendit les quelques marches, qui séparaient le marbre de la terre meuble, se laissa couler entre les parterres de fleurs, et les arbustes fleuris, de rosiers ou de lauriers. Elle était là… Elle ne s’était pas retournée, alors qu’il glissait vers elle, silencieux. Peut-être ne l’avait-elle pas entendu, peut-être cherchait-elle, l’ombre d’un instant, une éphémère solitude, parée des ténèbres de la mélancolie… La courbe de sa nuque, juste devant lui, négligemment découverte… Sa chevelure argentée, soulignant ses épaules gracieuses… Son souffle…

« Ovidia… »

Il avait murmuré son cognomen, doucement, le laissant flotter dans la brise nocturne, comme un songe dérobé au plus doux des sommeils. Elle était là, elle lui faisait face à présent… Elle… Elle… Il aurait voulu fermer son visage, revêtir ce masque de marbre qui ne le lâchait jamais, qu’il n’aurait jamais dû ôter…

« Ovidia… Les patriciennes dorment à cette heure-là… »


Elle était là, il ne pouvait plus se dérober… D’un souffle, il avait brisé le silence, il avait brisé les murmures du mont Vésuve, et les chants marins… Les embruns maritimes, et les senteurs florales… Elle était là, face à lui. Ses yeux opalins, plongés dans les siens. La douce courbure de son nez, ses lèvres tendres, entrouvertes… Elle… Nemetoria… Son bel agneau, son tendre agneau… Beauté et innocence, douceur et légèreté… Elle était à lui, elle était sa femme. Et pourtant, il ne la connaissait qu’à peine, il ne connaissait qu’à peine ce bel agneau, au regard égaré, il ne connaissait qu’à peine les secrets qu’abritait ce si charmant minois… Et il avait tant de secrets à lui dire… Ils avaient tant à se dire…
Patricien
Mar 19 Aoû - 16:42
Re: Si deux personnes s'aiment, il ne peut y avoir de fin heureuse [PV Nemetoria]   




Nemetoria Loreia Ovidia
₪ Arrivée à Pompéi : 22/08/2012
₪ Ecrits : 1428
₪ Sesterces : 10
₪ Âge : 18 ans.

Cogito ergo sum ₪
₪ Citation: « Chacun de nous porte en lui le ciel et l'enfer. »
₪ Moi en quelques mots:
₪ Côté Coeur: Mariée à Cnaeus Loreius Tacitus.
Voir le profil de l'utilisateur http://derouleurdepensees.tumblr.com/



Jusqu’au fond des fonds de l’espérance elles attendent.
Jusqu’à la haine même. Et quand la haine vient aux femmes, que les Dieux protègent ceux qui les ont bafouées !

Quelle curiosité terrible, le mariage.
Cette union de deux corps qui n’ont rien demandé, de deux êtres, ce lien sacré devant les hommes comme devant les dieux, cet ajout soudain à deux existences et à celles qui y sont rattachées. A l’homme, on ajoute une épouse, une compagne de couche, une mère pour ses fils, un joli visage à son bras pour quand il se montre en société. A la femme on ajoute un nom, une famille, une nouvelle existence, une nouvelle identité, un père pour ses enfants, un compagnon de couche qui la terrifiera la première nuit, un compagnon de vie qu’elle devra toujours appuyer, à qui elle se devra d’être fidèle et loyale, qu’elle se devra d’aimer, ou en tout cas d’en avoir l’air.
 
Elle n’avait rien fait de mal, au fond.
Sois loyale à ton homme. Sa loyauté pour Tacitus était déjà sans faille ; elle se voulait déjà être un rocher, une montagne sur laquelle il pourrait s’appuyer, toujours présente, toujours forte. Ne lui fais pas honte. Quelle honte Nemetoria aurait-elle pu faire aux Loreii ? Elle leur était arrivée d’une grande famille de Rome, elle avait une dot très importante, des relations, elle était belle et discrète sans être dépourvue d’intelligence, elle s’était montrée calme et patiente, tempérée, douce : elle représentait cet idéal de la femme patricienne modèle, celle qui semble née pour aimer son mari, le servir, et adorer ses enfants. Sois gentille avec lui, et reste disponible à ses envies. Elle n’était que sourires pour Cnaeus, elle ne s’était jamais permis d’aller contre lui, elle s’était fait ombre appliquée de son époux ; et malgré sa peur, elle s’était offerte à lui presque sans trembler lors de leur première nuit, et elle avait été dans leur couche toutes les suivantes…
Ce n’était pas sa faute s’il n’était pas venu.
 
La douleur la fit soudain suffoquer. Ovidia se tordit sur le sol, arrachant  des lambeaux de tissus à sa palla. Elle sentait la sueur sur son front, et sur tout son corps, collant le vêtement à sa peau blanche. Elle se savait fiévreuse, elle sentait ses pommettes et ses mains glacées mais son front et son souffle brûlant. A dix mètres d’elle, une foule d’esclaves et de guérisseurs en tout genre s’affairaient autour d’un vieillard qui n’en finissait pas de mourir, Cnaeus Loreius Tacitus lui-même délaissait le monde entier pour veiller son père ; ignorant que la jeune épousée se sentait dépérir juste à côté d’eux, qu’elle nécessitait tout autant de soins que l’aïeul, plus peut-être car elle devait vivre pour donner un fils au jeune dominus, qu’elle n’avait pas vingt ans et bien plus de chances de guérir. Au lieu de les appeler, la romaine étouffait ses sanglots et ses cris. Personne ne viendrait la trouver cette nuit, elle le savait bien. Elle resterait ainsi jusqu’à ce que l’épuisement ait raison d’elle, comme toutes les nuits depuis qu’elle avait bu ce poison infâme. Cnaeus ne passerait pas seulement dans le cubiculum qu’ils partageaient pour la trouver évanouie sur le sol, les vêtements déchirés et des perles de sueur sur son visage trop pâle. Il n’avait pas même remarqué sa pâleur ces dernières semaines, quoiqu’elle l’ait régulièrement craint. Elle s’était faite excuser se plaignant de divers maux bénins quand il avait du sortir, notamment chez les Licinii, et personne ne s’était inquiété de ce qu’il en était réellement. Certains esclaves pensaient qu’elle avait surtout le mal du pays, et qu’elle devait mal vivre ce nouveau mariage, d’autres qu’elle était enceinte, quelques uns qu’elle souffrait d’indigestion ou quelque chose du genre ; pour la grande majorité ils étaient trop occupés avec le pater familias pour s’occuper de cette étrangère qui ne le souhaitait pas et qui recherchait la solitude. Nervius avait fait part à sa domina de ces rumeurs qu’il avait entendu parmi les esclaves, et elle s’était demandé, songeuse, si Cnaeus en avait oui quelque chose lui aussi.
 
Quelle chose surprenante, le mariage.
Quand on devient épouse, ou qu’on se sait fiancée, on met sans cesse cet homme au centre de nos réflexions. On s’interroge, on se questionne à son sujet, au sujet de ce qu’il pense, de ce qu’il ressent, de ce qu’il veut, de ce qu’il espère. La patricienne aurait tué pour un aperçu de ce qu’il se passait dans l’esprit de son époux. Elle craignait avant toute chose de lui avoir déplu d’une façon ou d’une autre, ou que quelqu’un ait calomnié sur elle dans son dos auprès de lui. Cette pensée la tuait aussi certainement que le poison qu’elle avait avalé. Elle appartenait à Tacitus, aussi certainement qu’une esclave, il avait mis son nom sur elle, il s’était lié à elle en faisant couler on sang la première nuit. Il était devenu le centre de son univers. Elle devait lui faire honneur, elle devait porter ses fils, elle devait devenir la domina dans sa maison. Un corps chaud dans son lit, une vision à son bras, une main toujours tendue vers lui, des lèvres pour répéter ses mots…
 
Elle avait beaucoup saigné les premiers jours. Elle avait tant bien que mal essayé de le dissimuler, la vie qui s’échappait d’elle-même. Elle avait pris peur en voyant cette quantité de sang qu’elle perdait, mais elle s’était rassurée en songeant à ce qu’elle s’était fait, à Cathos, au bâtard, à la mort qu’elle avait emmené dans son ventre. Les saignements étaient passés, mais pas la douleur, pas la fièvre. Elle sentait ses veines brûlantes, elle arrachait des lambeaux de tissus pour retenir ses cris d’agonie, ses gémissements. Elle avait porté en son ventre le fils d’un autre, et à présent sa rédemption passait par une douleur qui la conduisait presque à la folie. Les jours se mélangeaient dans son esprit, elle était incapable de dire quand elle avait été voir Cathos Sempere exactement. Tout était vague. Elle était dans son cubiculum, dans le noir, sur le sol à côté de sa couche. Nervius était libre ce soir, et elle était seule, et elle souffrait, et elle ne pouvait le faire partager à personne. Des spasmes la secouèrent, et ses mains tirèrent un peu plus sur sa palla déjà déchirée. Et soudain, tout se calma. Elle tremblait doucement, et elle sentait toujours le feu dans ses veines, mais il lui semblait tout à coup que son front devenait froid, que les spasmes devenaient moins violents.
 
Quelle chose étrange, le mariage.
Cet attachement que l’on impose aux êtres. Et qu’ils acceptent. Parce que la jeune patricienne avait accepté cet attachement qu’on lui avait demandé d’avoir pour son époux. Plus que cela, elle s’était convaincue qu’elle l’aimait, qu’elle l’aimait vraiment, et tout avait appuyé cette décision qu’elle avait prise. Après des mois à trembler en songeant à ce que pourrait être cet homme à qui on voulait la donner, elle l’avait découvert avec émerveillement. Elle avait d’abord aimé son visage, ses traits harmonieux, ses lèvres fines et rouges, puis elle avait aimé cette profondeur qu’il avait dans le regard, ce silence habituel qui rendait chacun de ses mots plus puissants que tous les discours du monde, sa modestie et sa simplicité quand il ne se parait que de sa toge en laine blanche pour sortir là où tous les autres patriciens se couvraient de bijoux et de dorures pour se faire valoir, se montrer. Cnaeus Loreius Tacitus, son époux, paraissait ne rien vouloir prouver à personne, tout en prouvant tout en permanence. Elle voyait sa grandeur qui étouffait sous les ruines d’une maison jadis grande – bien assez en tout cas pour que Nemetorius donne son unique enfant à ce garçon mutique, mais il lui semblait aussi voir dans les yeux de son époux mille plans ingénieux pour reconstruire cette villa. Tout cela, elle le sentait en elle les rares moments où elle le croisait, c’était une certitude qui résonnait dans tous son être, et qui la forçait à l’admiration et à l’amour. Mais tout cet amour ne semblait trouver aucun écho chez son époux qui restait de glace en sa présence. Et très lentement, ce froid était entré jusque dans le cœur de la patricienne, l’abîmant peu à peu. Elle voulait l’aimer, mais le temps et le silence avait entaché son espoir, avait entaché son amour, et celui-ci s’endormait lentement pour laisser place à quelque chose de totalement nouveau chez elle.
 
La romaine s’était levée lentement, et lavée le visage. Elle avait besoin d’air, et il lui semblait que l’odeur de la mort s’était incrustée jusque dans sa peau. La mort qu’elle avait donné ; qu’elle s’était donnée l’idiote. Ses pas n’étaient plus sûrs, et ses mains tremblaient quand elle quitta le cubiculum. Passant dans l’atrium, elle entendit les rumeurs des râles de Blaesus qui se raccrochait à la vie avec détermination. Qu’il meurt, qu’on en finisse. Que cette vie là finisse. Elle n’en pouvait plus des malades, et elle ne souhaitait pas aux enfants Loreii ce qu’elle avait vécu pendant des années.
La visions de sa mère pâle, fièvreuse, tremblant et gémissant lui revint à l’esprit. Elle guérira bientôt, elle doit guérir bientôt. Elle s’était accrochée à cet espoir pendant cinq ans, et elle avait réussi à la maintenir en vie toutes ses années. Et puis, Lupida était morte. Cette simple pensée parvenait à l’émouvoir aux larmes, et ce fut presque en courant qu’elle fuit vers le péristyle.  
 
Quelle chose stupide, le mariage.
Cinq ans. Elle était devenue nubile au moment où sa mère était tombée malade. Pendant cinq ans elle avait supplié son père de ne pas la marier, de la laisser veiller à Rome, de lui permettre de rester auprès de celle qui l’avait mise au monde. Combien de fois Lupida avait-elle veillé, les soirs où elle-même était malade ? Combien de nuits avait-elle sacrifié à son unique enfant pour chasser la terreur et le mal de ses yeux opalins ? Oh, ça n’avait certes pas empêché Flavius de revenir souvent à la charge. Il faut te marier Ovidia. Il faut te marier Ovidia. Quelle terreur à ces mots était née en elle ! Elle ne voulait pas, elle avait. La peur était passée. La tendresse commençait elle aussi à se délaver, confrontée à désillusion. Une colère sourde montait en elle. Elle avait attendu, pendant plusieurs mois, un regard. Rien. Parfois dans sa folie fiévreuse, elle se disait que le mariage ne signifiait finalement rien. Que c’était idiot. Qu’aucun lien tressé par quelques mots, une dot et le sang d’un hymen déchiré n’avait aucune valeur. Dans ces moments, la rage lui donnait envie d’haïr ; et si cette haine ne touchait pas encore Tacitus, sa sœur et son père eux avaient d’ors et déjà perdu tout ce que le cœur de la jeune Ovidia aurait pu leur offrir. L’agneau innocent devenait loup aux crocs tranchants. Et aucun mariage n’avait le pouvoir de changer cela.

« Ovidia… »

Depuis quand était-elle assise ? L’odeur de la mort l’abandonnait, remplacé par les embruns et les odeurs de fleurs. Elle était mieux, elle était calme. Et elle avait presque sursauté en entendant sa voix. Elle avait ses grands yeux pour se confronter au regard bleu sombre du mutique. Un mot. Un simple mot, prononcé par une voix presque inconnue. Toute haine semblait s’évanouir, toute rage, toute colère. Revenait cet amour inconditionnel, cet amour idiot et stupide imposé par un nom. L’aurait-elle aimé, s’il avait été l’époux d’une autre, comme elle l’aimait à présent ? Impossible de le savoir. Sans doute non. Sans doute n’aurait-elle vu que le Tacitus, sans doute serait-elle resté aveugle…
 
« Ovidia… Les patriciennes dorment à cette heure-là… »
 
Un sourire étira ses lèvres. Elle une impression étrange, que quelque chose de nouveau allait pouvoir commencer. Sans doute était-ce encore la fièvre qui la faisait délirer. « Oui Tacitus, et les patriciens veillent leurs pères malades. » Sa voix trahissait une douce forme de ressentiment, à peine dissimulée sous la douceur. C’était la première fois qu’elle se le permettait. La fièvre peut-être, à nouveau ? Elle sentait des gouttes de sueur perlaient sur son front, mais elle n’osait rien dire. « Comment va-t’il ? » Peut-être était-elle injuste finalement. Elle s’était elle aussi coupée pour sa mère… La même culpabilité la dévorait que quand elle avait pris ce poison. Elle sentait le besoin de lui dire, de lui parler, mais une angoisse l’étouffait sournoisement. « Tacitus, je… »
 
Tecta Intestabili, menteurs sournois. Voilà les graffitis qui avaient recouvert leur villa, et que son époux avait fait embellir dans ce qu’elle avait vu comme de l’inconscience et du génie mêlé. Voilà ce qu’ils étaient. Et elle l’était aussi. Comme s’il n’avait pas fait que lui donner son nom.

Mais à lui, elle ne voulait pas mentir.
 
« Tu as déjà entendu parler de Cathos Sempere ? »
 
Quelle curiosité terrible, le mariage.




Dernière édition par Nemetoria Loreia Ovidia le Lun 8 Sep - 11:21, édité 1 fois
Dim 7 Sep - 9:16
Re: Si deux personnes s'aiment, il ne peut y avoir de fin heureuse [PV Nemetoria]   




avatar
Invité

La lune, pâle, presque maladive, se dessinait nettement dans le ciel sombre, dévêtue de ces sombres nuages nocturnes qui l’habillaient habituellement. On apercevait ces sombres tâches qui se dessinaient sur sa face blafarde, semblable au voile noir d’une femme endeuillée, son visage émacié par la veille funèbre, ses traits brouillés par les lourdes larmes de désespoir… La sépulcrale Séléné veillait, douce et patiente, sur la nuit pompéienne, et il y avait, dans son faciès blême, une tristesse d’une telle pureté, qu’elle en devenait belle à pleurer. Ses longs rayons argentés caressaient doucement, mélancoliquement, les feuilles sombres du jardin de la domus, et ses marbres pâles. Elle était là, contemplant la cité endormie, témoin bienveillante des crimes nocturnes, et des idylles secrètes. Timidement, elle couvrait les infamies de la nuit de son voile argenté, de ces brumes de nacre, vapeur exhalée de son souffle paisible. Elle veillait les âmes perdues de cette cité, et sa tristesse insoluble se faisait tendresse, et ses larmes amères se faisaient baisers.

Cnaeus était là, perdu sous les étoiles, sous cette voute d’un bleu sombre, percée par tous ces éclats de rêves. Il était seul, seul au cœur de la nuit, seul égaré dans les bras de cette mère céleste, de sa seule compagne, à laquelle il avait appris à livrer ses larmes nocturnes, quand elles tombaient, lourdes et claires, sur le marbre blanc. Il avait goûté à cette funèbre tristesse, qui vous envahissait l’âme et vous consumait doucement. Il s’était ouvert à la nuit, et avait laissé la nuit prendre possession de son être, se livrant à la caresse des rayons lunaires lorsque l’amertume le noyait de ses flots âpres et douloureux. Il avait souffert, et avait montré les plaies de son âme à la pâle Séléné, et lorsque, tendrement, elle venait déposer ses lèvres argentées sur ses blessures en un doux baiser, il relevait la tête et lui souriait, et ses joues humides luisaient dans la nuit. Elle avait été sa seule compagne, sa seule amante. Elle avait partagé sa couche, lors de ses longues insomnies, elle avait apaisé ses peurs, calmé ses colères, de ce simple sourire empreint de tristesse. Elle l’avait accompagné, patiente et attentionnée, dans le cheminement de ses pensées les plus sombres, avait caressé les ténèbres de son ressentiment pour les lisser, pour retirer de cette haine brouillonne la froide résolution. Doucement, elle avait cautérisé ses plaies d’argent liquide, le regardant fixement, lorsque son âme hurlait à en déchirer la nuit, à en déchirer la terre, lorsque ses yeux saignaient de douleur sous la violence de cette morsure glaciale. Doucement, elle l’avait sculpté, elle l’avait forgé à son image, et l’enfant qui pleurait au clair de lune, la peau écorchée par les violences paternelles, était devenu ce froid patricien impassible et insensible, glacial… Semblable à un éclat de lune tranchant, dont l’indicible tristesse aurait affuté le fil acéré.

Elle était toujours là, cette blafarde compagne, qui l’accompagnait, mais il ne la regardait plus guère, à présent ; elle s’était blottie en son sein. C’était Nemetoria Loreia qui, a présent, se tenait face à lui, froide et distante… Et pourtant… Oh, pourtant, il devinait cette douceur presque aérienne, dans le moindre de ses mouvements… Elle était là, et il lui semblait encore que milles enfers les séparaient. Elle semblait se dresser, si douce, si fragile, pâle lueur fluette, tout juste discernable, au-delà de ces sombres forêts d’if, et des champs argentés de ciguë fleurie, au-delà de ces halliers aux baies mortifères, et des flots noirs du Styx. Il lui semblait que nul Orphée n’eut pu la rejoindre, elle, elle qui lui semblait si distante… Et pourtant, qu’il eût voulu la rejoindre, qu’il eût voulu se livrer aux flammes ardentes, et aux épines mortifères, ne serait-ce que pour la voir, l’espace d’un moment et effleurer ses mains dans un moment de folie… Elle était là, assise sur ce banc, et il eût voulu se damner, ne serait-ce que pour croiser son regard, dans un éclair lumineux… Il la voyait, elle, seule au milieu de la nuit, perdue, égarée… Tendre petit agneau, douce fleur d’hiver, frissonnant dans ces neiges mortelles… Il lui semblait s’oublier, la voyant, si frêle, si fragile, comme un pétale de rose frissonnant sous la rosée… Il lui semblait n’être plus rien, plus rien qu’un esprit damné, et le vide de la nuit emplissait son âme, alors qu’il se sentait projeté dans le néant. Le sol se dérobait sous ses pieds, il volait, et ne ressentaient plus nul chagrin, nulle souffrance, et le poids de son corps semblait s’être brisé dans la nuit, alors qu’il la voyait, elle, elle, si douce... Il la voyait, sans pouvoir l’admirer, sans pouvoir la contempler, sans pouvoir la chérir… Elle était là et il l’aimait.

La lune, tendrement, éclairait son visage, que l’on aurait cru voir luire sous les étoiles, comme si quelques larmes avaient eu le malheur de couler sur cette peau claire, le long de ces tendres joues… Cnaeus observait cette silhouette familière, qui lui semblait si lointaine, inaccessible… Il voyait ce visage chéri, luisant dans l’obscurité, ces cheveux d’argent défaits, flottant négligemment sur son épaule… Son visage s’était tourné vers lui, doucement, avec un léger mouvement de surprise. Il faisait sombre, nulle lampe, nul flambeau ne venait éclairer le jardin, et pourtant, il distinguait nettement dans la nuit claire la douceur de ses traits angéliques, épurés de tous ces artifices mondains. Doucement, il s’était rapproché d’elle, doucement. Il n’entendit pas le bruit de ses pas sur l’herbe fraîche, seuls résonnaient, sourdement, ces lents battements, qui lui semblaient déchirer son être à chaque fois ; les battements de son cœur. Tout cela semblait irréel, et il marchait comme dans un rêve, ne sentant ni la douce caresse du vent nocturne sur sa peau, ni la froide morsure de l’air marin. Elle semblait si pâle… Un doux éclat de lune, un tendre éclat onirique, reflet d’une frêle beauté immortelle… Il lui semblait qu’à tout moment elle eut pu disparaître, emportée par un souffle, et pourtant… Non, non, elle était là, elle était bien là…  Et il la vit doucement relever la tête, dans ce mouvement d’innocence tendre, poser ses yeux sur lui, délicatement…

Il lui semblait alors que sa poitrine allait exploser, comme si elle eût poser sa main dessus, et que ses doigts délicats eussent effleuré sa peau… Il voyait ce doux éclat, qui lui transperçait le cœur, ces yeux d’azur voilé, qui lui déchiraient ses chairs, semblables aux serres des Harpies, et aux fouets des Erinyes… Et ils brillaient, claires étincelles perdues dans la nuit noire, escarbilles aériennes qui, se posant sur son être, brusquement y avaient mis le feu, laissant son cœur s’embraser, et ses entrailles se consumer pour n’être que cendres, n’être plus que cette fumée claire qui s’élevait dans les cieux...  Il lui semblait qu’elle pouvait voir à travers ses chairs, et lire directement en son âme, et il tremblait, face à elle, brusquement désemparé, comme l’enfant traîné devant les sévères magistrats… Tout ce monde semblait lui devenir étranger, il était perdu, éperdu d’amour, et plus rien n’existait d’autre qu’elle, que cette triste silhouette égarée sur ce banc, si pâle, comme l’alitée que ronge quelque mal inconnu…  Il ne pouvait détourner le regard, se perdait dans ses yeux, à en devenir fou. Il brûlait, et cette veine sur sa tempe lui martelait le crâne, tocsin d’une âme brusquement brisée, éparpillée en mille éclats voltigeant dans le vide… Comme si, dans un large mouvement, un titan l’avait frappé, l’avait envoyé voler loin dans la nuit, sans qu’il ne sache qui, de son corps ou de son âme, était resté là, face à Nemetoria Loreia, seuls l’un face à l’autre au milieu de cette nature enténébrée, seuls sous le clair de lune.

« Oui Tacitus, et les patriciens veillent leurs pères malades. »


Brusquement, tout sembla se briser, tout sembla s’anéantir pour Cnaeus… D’une simple phrase, d’un simple reproche, elle le déchirait, plus sûrement que la lanière du fouet déchire vos chairs… Brusquement, tout s’effondrait, et il en venait à se haïr, à haïr ses responsabilités, et son devoir… Elle était là, elle, si belle, si pure, et ses yeux innocents, ses yeux chastement posés sur lui… Si frêle, plus fragile que la première fleur du printemps sous la gelée… Il l’avait trahie, il l’av ait abandonné… Il l’avait délaissée, elle, elle… Il l’avait sacrifiée, sur l’autel de son propre orgueil, sur le funeste autel de ses ambitions… Oh, il pouvait bien rêver de mort, et de pouvoir… Il pouvait bien jouer le fils modèle, en attendant d’être le tyran implacable… Il rêvait, il rêvait, imbu de lui-même… Et elle…  Depuis leur nuit de noces, depuis ce funeste empoisonnement, il l’avait délaissée, il l’avait laissée, seule, livrée à elle-même, dans ces murs étrangers… Il avait tenu conseil, il avait déchiffré tant de notes, au clair de lune, s’usant les yeux sous la flamme vacillante d’une lampe à huile… Et elle restait là, seule dans ce vaste lit conjugal, trop froid pour sa fine peau, trop grand pour son corps menu…. Et lui n’était pas là, pour la prendre dans ses bras, pour la protéger contre ce monde étranger… Il se sentait fondre, embourbé dans le marécage nauséabond de son propre orgueil, misérable, pris en faute par cet ange délicat, par elle, elle… Elle si douce, la voilà qui déchirait ses chairs avec violence, et il sentait le glaive tranchant du remord fouiller dans ses chairs, pénétrant toujours plus profondément, par brèves saccades, au fil de sa respiration…

« Comment va-t-il ? »

Sa voix se faisait douce, amante… Elle remplissait son devoir de femme, son devoir d’épouse… Fidèle, attentionnée, effacée devant son mari… Non Ovidia, non… Ne m’insulte pas, je t’en supplie… N’insulte pas mon amour… Tu es libre, Ovidia, ne t’abaisse pas à cela, pas pour moi…  Peu lui importait en ce moment l’état de ce cadavre qui se décomposait en râlant au cœur de la domus, peu lui importaient son devoir filial et ses projets de conquête… Elle était là, et c’est tout ce qui importait… Elle était là, et le reste pouvait bien s’effondrait, il ne s’en souciait plus, il ne s’en soucierait plus jamais… Plus il la regardait, et plus il se sentait devenir fou, il se sentait transporté par sa simple présence… Il lui semblait dérober un bonheur qui lui était interdit, comme Prométhée aurait dérobé le feu des Olympiens... Quel aigle viendrait se jeter sur lui ? Peu lui importait, peu lui importait la souffrance, il était avec elle, face à elle, et elle le regardait, de ces grands yeux d’innocence claire, posés doucement sur lui…  Pour toute réponse, il vint s’asseoir à ses côtés, sur ce banc, perdu au cœur de ce jardin, entre les lauriers et les parterres de fleurs, proche de l’eau chantante d’une fontaine, et de ces treilles de vignes ombrageant le long euripus. Il posa une main derrière son dos, la seconde dans la paume délicate d’Ovidia. Tout semblait si irréel… Il rêvait…  Il était là, tout contre elle… Le doux contact de sa peau au bout de ses doigts… Elle… Lui… Tous deux ensembles… Etait-il en proie à ces mêmes utopies oniriques que celles des Lotophages ? Avait-il lui aussi goûté au fatal lotus ? Mais non, non, elle était bien là, et brusquement, le soleil semblait étinceler, au cœur de ce jardin riant… Lui qui l’avait vu nu, brusquement, il se sentait pris de honte, d’oser effleurer sa peau… Il lui semblait qu’il brûlait, et l’air, embaumé par son parfum, l’enivrait à chaque inspiration. Oh, qu’il aurait imploré Apollon de stopper son char, et d’empêcher le soleil de se lever…

« Tacitus, je… »

Il y a quelque chose de tremblant, d’hésitant dans sa voix. Une vague d’inquiétude s’empara de Cnaeus ; il lui semblait qu’elle avait peur de lui, qu’elle avait peur de lui parler… Qu’allait-elle lui dire, qui pouvait ainsi la faire hésiter ? Comment pouvait-il réagir, pour la réconforter, pour la mettre en conscience… Il voulait prendre soin d’elle, la protéger, la rendre heureuse…  Mais s’il était ce qui la gênait, si elle n’appréciait pas sa compagnie, et voulait se libérer de lui… Elle était sa femme, elle était sa femme, pour son malheur… Ils étaient obligés d’être liés l’un à l’autre, elle ne pouvait se séparer de lui… Et c’était ce qui le terrifiait… Cette contrainte lui était insupportable, il haïssait son père pour lui avoir donné une telle femme. N’aurait-il pu pas se contenter d’une patricienne quelconque, avec laquelle il n’aurait eu qu’à passer un simple contrat, pour qu’elle soit à ses côtés comme une simple alliée, une simple partenaire politique ? Non, non, il fallait que ce soit ce tendre agneau, cette jeune femme aux traits angéliques, aux yeux encore remplis d’une innocence juvénile… Il fallait que ce soit Ovidia… Qu’il aurait voulu qu’elle soit libre de le quitter, qu’elle soit libre de s’en retourner à Rome, qu’elle ne soit pas contrainte à cette relation… Pour son malheur, il aimait sa femme…

« Tu as déjà entendu parler de Cathos Sempere ? »

Il lui semblait qu’un courant d’air glacial balaya le jardin, comme la bise d’hiver vient geler les pousses fragiles d’un éphémère printemps. Il ne s’était pas attendu à ça. Son visage repris son aspect lisse et impénétrable, sans qu’il ne puisse sans empêcher, maudit réflexe de politicien… Elle était là, juste à ses côtés, il sentait ses mains dans la sienne, il sentait son parfum, qui embaumait l’air… Elle était là, ils étaient là, tous deux, l’un contre l’autre, et cela lui faisait comme un éclat de rêve fouillant dans ses entrailles… Pourquoi fallait-il qu’elle parle de criminels et d’empoisonneurs, pourquoi fallait-il  qu’elle se soit penché au dessus de la fange, dans les ténèbres ? Pourquoi était-elle entrée dans la nuit de Pompéi, comment avait-elle pu prendre connaissance de ce nom maudit… Tu es ma femme, Ovidia, femme de patricien, patricienne toi-même… Depuis quand les patriciennes évoquent-elles les damnés de la terre ?  L’avait-elle vu, ou en avait-elle seulement entendu parler, comme un souffle morbide rampant jusqu’à l’intérieur de ses murs ? Il sentait l’halène mortifère de ce reptilien s’insinuer sournoisement entre les lauriers sombres, comme une vapeur toxique phosphorescente au clair de lune… Il sentait ce froid macabre s’insinuer contre son cœur, comme le serpent enlace tendrement sa proie…

« Ovidia… »

Sa voix s’était faite douce, aussi douce que le murmure de l’eau, courant entre les fleurs de mai… Il voulait la protéger, qu’avait-elle donc fait…

« Tu n’as pas à connaître ces vers étrangleurs… Tu ne connais pas Sempere. »

Comment se pouvait-il qu’elle ait pris connaissance de la simple existence de cette engeance maudite de Médée ? Ne plonge pas dans le cloaque du meurtre, Ovidia, je t’en supplie… Il y a là des eaux troubles, qui vous salissent à jamais, et des sables mouvants qui vous y attirent sans cesse, pour vous engloutir… J’ai peur pour toi, Ovidia… J’ai tellement peur… Oh, qu’il ne t’arrive rien, garde ton insouciance enfantine, sois heureuse, loin des soucis de ce monde, loin de ce monde de vapeurs toxiques et de rongeurs sournois…  Ces rats rampent partout, Ovidia, lorsqu’ils te connaissent… Ils te traqueront, se saisiront de toi… Ne me parle pas de ténèbres, pas au cœur de la nuit, comme cela… Tu es si fragile, Ovidia… Les nymphes doivent rire, insouciantes, dans leurs jardins… Ne goûte pas aux fruits mortels des Enfers, aucune lyre ne pourra jamais endormir les cerbères de ces cloaques… Il avait peur, pour la première fois depuis bien longtemps… Sa voix était douce, mais il craignait que peur et menace ne s’y mêlent, il craignait d’effaroucher se tendre agneau, dont il sentait les mains brûlantes au creux de sa paume… Je te protègerai, Ovidia, quoi qu’il arrive… Je te protègerai, dussé-je me damner pour toi.
Patricien
Lun 8 Sep - 11:56
Re: Si deux personnes s'aiment, il ne peut y avoir de fin heureuse [PV Nemetoria]   




Nemetoria Loreia Ovidia
₪ Arrivée à Pompéi : 22/08/2012
₪ Ecrits : 1428
₪ Sesterces : 10
₪ Âge : 18 ans.

Cogito ergo sum ₪
₪ Citation: « Chacun de nous porte en lui le ciel et l'enfer. »
₪ Moi en quelques mots:
₪ Côté Coeur: Mariée à Cnaeus Loreius Tacitus.
Voir le profil de l'utilisateur http://derouleurdepensees.tumblr.com/



Jusqu’au fond des fonds de l’espérance elles attendent.
Jusqu’à la haine même. Et quand la haine vient aux femmes, que les Dieux protègent ceux qui les ont bafouées !

Nuit.
Nuit noire, froide et solitaire. Terrifiante et fascinante. La nuit n’avait jamais été le moment de la journée qu’elle préférait. C’était l’aube. Quand le voile sombre et terrifiant des ombres cauchemardesques était déchiré par les couleurs joyeuses du jour qui venaient comme danser sur le noir pour le colorer par pointe, par trait de ci de là. Aucune mosaïque, aucune peinture n’était aussi belle que l’aube après une nuit trop sombre. Elle l’avait connue tard, ce moment de beauté où le temps semble s’arrêter, où l’espoir enfui revient avec l’astre solaire, tiré lui aussi par le char divin. Elle l’avait connue dans ses moments de veille, quand elle luttait pour ne pas s’effondrer de fatigue en remettant une mèche argentée dans la coiffure de Lupida, quand elle priait chaque dieu pour que la nuit ne les engloutisse pas toutes deux. Jamais l’aube n’avait été plus belle que rythmée par la douce respiration d’une mère malade qui avait survécu un jour de plus.
Mais son époux ne semblait pas partager cette peur de ce qui est noir et glacé. Il se tenait ici, dehors, loin de son père, alors que le matin était encore loin. Il était – et elle-même avait du mal à croire à cette vérité merveilleuse, ici, avec elle. La nuit ne pouvait alors plus l’avaler, la nuit était même incapable de l’atteindre. Avec lui, elle était sauvée.

Nuit.
Nuit claire, douce, au parfum de fleurs salées. Calme et réconfortante. Au fond, elle se fichait pas mal de savoir si ce fou, ce bègue allait bien. Seul importait son fils, seul importait Tacitus. Et Tacitus était là devant elle, le visage trahissant ce qu’elle espérait pouvoir interpréter comme une forme de tendresse – elle le connaissait si mal, elle eut tant voulu avoir une certitude… Il s’était assis là, juste à côté d’elle, et le toucher de sa main dans son dos ou sur sa paume était une chaleur délicieuse et bénie. Comment avait-elle pu lui en vouloir ? Comment avait-elle pu sentir son Amour pour lui attaqué, abîmé. Il était là, juste là, et elle le chérissait comme on n’aurait pas du pouvoir chérir. Sans se l’expliquer, sans le raisonner, sans limite. Son admiration pour lui devenait à nouveau adoration, et en silence elle remerciait les dieux, elle remerciait son père de lui avoir donné pareil homme. Le contact délicat de leurs doigts se frôlant l’étourdissait presque de bonheur, savoir qu’il était là, enfin, voir cette douceur inespérée, qu’elle n’osait plus attendre… Son cœur battait violemment contre ses côtes, chantant une chanson qu’elle croyait oublier peu à peu, avec une force qui l’anéantissait presque. Et la culpabilité revenait plus forte en même temps que ses sentiments. L’aveu brûlait ses lèvres.

Nuit.
Nuit dangereuse, dévorante et implacable. Terrible et fascinante. Pourquoi les cœurs purs sont-ils toujours attirés par ce qui les noircit ? Pourquoi l’innocent agneau se passionne pour le loup, pour le serpent ? Ovidia était née pour les bonheurs et les joies. Elle avait été chérie, et n’avait jamais rien eu à reprocher au monde ; son existence avait été un cadeau béni des dieux, et seule la douceur et la beauté lui avait été connue. Pourtant en elle existait une curiosité malsaine, une certitude cachée et plus sombre encore qu’un ciel sans étoile. La maladie, la peur, la mort, l’absence et l’abandon avait été son lot ces dernières années, et l’enfant joyeuse était devenue songeuse. La fragilité évidente s’était doublée secrètement d’un cuir plus épais. La félicité avait lentement quitté les yeux opalins, remplacée par une colère sourde, une rage latente, née d’une peine et d’une peur toutes deux véritables et visibles. Et aucun bras n’était venu l’entourer ou la réconforter. Cassia peut-être, un peu au début. Mais à Pompeii, personne. La nuit noire, la folie. Alors, la belle cité aux odeurs délicieuses de mer et de montagne lui avait montré, comme on montre à un enfant trop curieux un fruit défendu, une partie sombre d’elle-même. Et jeune, innocente et encore blanche, Ovidia avait tendu la main.

« Tu n’as pas à connaître ces vers étrangleurs… Tu ne connais pas Sempere. »

Un sourire triste accueilli la réponse. Elle sentait ses yeux se remplir de larmes brûlantes sans que celles-ci ne parviennent à s’écouler sur ses joues blêmes. Elle avait peur, elle avait mal, elle était fatiguée et amoureuse. Amoureuse. Il n’y a rien de pire que la pensée d’avoir déçu celui qu’on aime. Ses doigts resserrèrent leur étreinte sur la main de son époux, et elle enfouit son visage dans le cou du patricien. La sentait-il ? La vie qui s’échappait d’elle-même ? Entendait-il son souffle trop court, presque sifflant, son cœur malade battre maladroitement dans sa poitrine ? Voyait-il les gouttes d’une fièvre glacée couler sur ses tempes, tandis qu’elle était parcourue de frissons ? Elle respira son odeur délicieuse, parfum réconfortant, comme si elle pouvait en humant son odeur prendre un peu de cette force tranquille et modeste qui était la sienne, force qu’elle admirait tant chez lui. Difficilement, presque douloureusement même, elle tira son visage de sa nuque pour le fixer dans les yeux. Regarde-moi vraiment Tacitus, je t’en prie. Vois mes yeux. Vois la mort qui s’y trouve. J’ai besoin de toi, je n’y arriverai pas toute seule, ne me laisse pas toute seule encore.

« Tecta Intestabili. »
Nuit.
Nuit tiède, malicieuse et loyale. Toujours fidèle au poste. Si la fièvre revenait lentement, si elle se sentait à nouveau faible, si elle se sentait à nouveau mal, elle connaissait son devoir auprès de son époux. Menteur sournois. Elle laissa un moment son regard clair plongé dans l’azur sombre du citoyen, jaugeant en silence l’effet de ses paroles chez celui à qui elle appartenait. Qu’il était dur de lire en Cnaeus Loreius Tacitus. Quel politicien brillant il allait être ! « J’aimais Rome. Ce que je connaissais de Rome en tout cas. Les thermes, les jardins, les jeux du cirque, et les belles patriciennes aux riches tenues. J’aimais les soirées, les rires, les musiques et les chants. Ma mère était une louve me protégeant sans cesse, et ainsi ignorée et ignorant le vrai monde, moi un agneau innocent. » Sa main resserrait encore son étreinte alors que la fièvre l’étourdissait à nouveau. Sa tête lui tournait. Elle s’appuyait presque contre la main qui était dans son dos, sentant sa palla coller à sa peau humide et glacée. « Comme il est aisé de l’oublier ce monde, d’ailleurs. Je ne l’aurai jamais cru mais je te vois ici, près de moi, je sens cette odeur merveilleuse qu’il y a dans tes jardins, et jamais je n’ai connu la maladie, jamais je n’ai connu la mort. La peur est inconnue, même si la nuit est noire, l’aube va se lever et mon cœur aura les couleurs chatoyantes de l’aurore orangée que je verrai ici. » L’enfance qui depuis longtemps l’avait abandonnée semblait de nouveau habiller les traits fins de la patricienne. « Si tu me le demandes Tacitus, je serai une muse, une nymphe rieuse. Je serai Ovidia, juste Ovidia, celle que je dois être, un agneau innocent près de toi, une douceur naïve. Si c’est ce que tu veux, alors non, je ne connais pas Cathos Sempere. » Malgré la légèreté de ses mots, son visage était grave. « Mais Tacitus, je ne peux pas l’être comme ça. Je veux être ce que tu voudrais, mais je n’y arriverai pas seule. Je ne peux pas l’être si je suis perdue, si tu veilles toujours en m’ignorant un vieillard malade qui me soupçonne à tord d’être son empoisonneuse, si je n’obtiens que des regards haineux ou indifférents des tiens, si tu me laisses à la merci des ombres et des cauchemars. Je ne peux rester un agneau si je suis de toute part mordue par les vipères, attirée malgré moi dans un gouffre sans fond qui me terrifie. » L’étreinte de sa propre main lui était à elle-même douloureuse tant elle serrait celle de Cnaeus dans la sienne.

Nuit.
Nuit claire, douce, au parfum de fleurs salées. Calme et réconfortante. « Seulement, Tacitus, seulement… mon amour» Les mots doux lui étaient inconnus, mais ils lui caressaient la langue aussi sûrement que le toucher délicat de la main du citoyen dans son dos lui semblait une étreinte… « Être Ovidia, ce n’est pas avoir les yeux clos. Ce n’est pas être aveugle. Je sais depuis longtemps ce que sont les poignards dissimulés par les mots, j’entends depuis longtemps les paroles que l’on ne dit pas quand on parle. Je sais quels discussion se tiennent dans les amphithéâtres quand je m’émerveille des combats de ces brutes divines que sont les gladiateurs, je ne suis pas sourde, je ne suis pas idiote. Je peux rire et rester douce tout en étant lucide. On m’a élevée pour que je sois ainsi, on m’a gâtée pour que je sois heureuse tout en m’avertissant de ce que je devais faire pour être un jour l’alliée de celui à qui j’appartiendrai… » Les gouttes de sueurs perlaient comme des cristaux sur son front, mais sans faiblir son enlacement, elle posa la main de Cnaeus sur sa poitrine, juste contre son cœur. Continuer lui était impossible. Elle avait trop mal. La douleur entachait sa peau opaline, le poison brûlant embrasait ses veines. Tu as tué ton enfant, c’est ta punition. Médée. Non, tu n’es pas Médée. Il l’aurait abandonné à la mort dans tous les cas, tu as fait ton devoir.

Son regard  quitta celui de Loreius et alla se perdre dans le vide des ténèbres alentours. Sa voix était faible, et elle ne se rendit même pas compte qu’elle prononçait ces mots tout hauts, se les adressant uniquement à elle-même. Non elle n’était pas Médée. « Médée ne se tue pas elle-même. »

Nuit.
Nuit dangereuse, dévorante et implacable. Terrible et fascinante.


Dim 21 Sep - 0:18
Re: Si deux personnes s'aiment, il ne peut y avoir de fin heureuse [PV Nemetoria]   




avatar
Invité

Un ange perdu… Une pauvre créature, échouée là, ses grandes ailes blanches brisées… Gisant au sol, prisonnière de ces griffes de verdure, si loin, si loin des cieux immaculés… Que faisait-elle là… Elle était faite pour ces grands espaces infinis, pour cette insouciante liberté… Elle était faite pour la douce caresse des étoiles, et le tendre réconfort des nuées… Que faisait-elle sur cette terre abreuvée de sang et de violence, sur ce sol hérissé de lances et de glaives, et qui résonne du fracas des armes et des râles d’agonies… Le vent souffle si pur, lorsqu’il effleure la Lune, loin des relents morbides du souffle terrestre… Elle est là, si pâle, égarée, perdue au milieu de cet enfer absurde…  Ces lieux ne sont pas faits pour toi, et plus jamais tu ne pourras voler… Tu seras condamnée à ramper ici, éternellement… Tes ailes, tes grandes ailes blanches, si légères, si douces… Brisées. Tes rêves, tes tendres rêves, et leurs caresses réconfortantes… Brisés. Que t’est-il arrivé… Quel sombre prédateur, quelle terrible bourrasque t’as donc emportée, pour te jeter, cruelle, sur les rocs acérés du mont Vésuve, pauvre poupée de tissu, livrée aux caprices du vent, et aux griffes de la ronce sournoise. Tu n’es plus rien, sans tes ailes… Rien qu’une larve, frêle et sans défense… Une larve qui ne pourra plus jamais voler, s’évader de ce monde pour tutoyer à nouveau les étoiles, flotter de nuage en nuage… Voilà ton être brisé, et tes rêves ne sont plus qu’éclats translucides… Tente de les ramasser, ils te tailladeront tes doigts trop fins pour saisir la cruelle désillusion.

Elle souriait, tristement, et son sourire semblait refléter la pale lueur lunaire…  La lumière blafarde dessinait la morne courbure de ses lèvres, lourde de cet éclat spectral, comme si un macabre baiser avait empreint de deuil cette déchirure charnelle. Quel sombre deuil l’habitait, pour appesantir ainsi sa bouche d’une souffrance innommée ? Qu’avait-elle bien pu vivre, s’enfuyant loin des barreaux protecteurs de sa prison ? Quelles blessures, quelles plaies purulentes dissimulait-elle à travers cette sombre esquisse qui venait lui déchirer sa tendre bouche, semblable à un rictus douloureux…  Elle leva les yeux sur lui, et ce fut comme une noire brûlure dans son être… Nulle lumière, nul éclat, rien qu’un abime de désespoir, un gouffre coupable, de cette culpabilité qui vous ronge, qui vous hante sans cesse, vous traquant sans vous accorder le moindre mépris, jusque dans le calme de la vie, jusqu’à ce que l’envie folle vous prenne de vous lacérer le corps à coups de couteau, et que vous vous sentiez saisis de cette vague nausée, de ce désir abject de vomir l’être que vous êtes…  Il voyait cette lumière nouvelle l’habiter, mais elle ne venait pas d’elle-même, ce n’était ni le reflet de ses émotions, ni l’écho de ses sentiments… Rien de plus que le faible éclat lunaire, venant se recueillir dans ses yeux humides, au creux de ces larmes qui ne se résolvaient pas à couler. Un suaire nocturne, pour couvrir se sentiment de mort qui transparaissait de son être.

Cnaeus se tenait là, face à elle, et sa tristesse était son désespoir… Il y avait dans ces yeux humides des flammes qui le tourmentaient, plus sûrement que ne le feraient les couteaux du plus cruel des bourreaux. Elle était là, si belle, contre lui… Il sentait la douceur de sa peau sous ses doigts, il sentait ce parfum qui le transportait… Mais il y avait ses yeux, et ce sourire… Il eut voulu la faire rire, il eut voulu la transporter, la rendre heureuse, il eut voulu voir cette lumière étincelante s’allumer dans ses yeux… Et elle était là, souffrante… Et cela le tourmentait, cela lui déchirait les entrailles… Il sentait ce serpent de reproches, ce serpent de honte ténébreuse, qui lui entravait la gorge, serrant, serrant toujours plus, jusqu’à ce que l’air lui manque… Et cela lui tordait le ventre, comme une violente nausée, qui s’emparerait de son être, implacable. Elle était sa femme… Elle était son aimée… Qu’avait-il fait, pour la protéger ? Sot qu’il était, de croire que rien ne pourrait lui arriver dans cette cage dorée, avec ce molosse attaché à elle… On emprisonne pas un oiseau sauvage, Cnaeus… Il l’avait écartée de ses calculs politiciens, voulant la préserver, voulant préserver l’innocence de son regard à l’intérieur du jardin luxuriant, mais ce faisant, il n’avait fait que l’écarter de lui, l’ignorant, lui abandonnant le lit conjugal, de longues nuit durant. Il lui avait préféré la compagnie pestilentielle de son propre père, penché sur les documents familiaux, discutant avec ses plus fidèles esclaves, l’abandonnant à l’amertume de la solitude. C’était lui, lui qui faisait se dessiner ce triste sourire, lui qui faisait briller ces yeux trop doux pour que l’on n’y puisse tolérer la moindre souffrance… Ces pensées l’assaillaient, sournoises, violentes, et venaient lui déchiqueter le ventre. La culpabilité, le remord, étaient bien plus acérés que n’importe quelle lame…  

« Tecta Intestabili. »

Menteurs sournois.

L’expression lui revenait au visage, bien plus violemment que ce jour où, blême, il avait vu les inscriptions en lettre de sang sur le mur de leur propre domus. Menteurs sournois…  L’immonde barbouillage l’avait rassuré, au final. C’était à son père, c’était aux mensonges de Blaesus que l’on s’attaquait… Lui n’était encore rien, rien d’autre que cette ombre muette, inoffensive… Et il y avait répondu, restaurant le graffiti, au moment même où les citoyens pompéiens s’empressaient de faire disparaître, à la hâte, les terribles accusations… Il le savait bien, que par couardise, sa gens s’était abaissée au mensonge, avait rampé misérablement dans le déni… Que tous sachent à présent que ces temps là avaient passé. Que tous sachent que les Loreii pouvaient regarder à nouveau les habitants de la cité pompéienne dans les yeux, quel que soit leur passé… Et que le temps de Blaesus, le temps des moqueries, et de la déconsidération, avait passé. Mais cette voix douce, cette voix si douce, presque plaintive, qui reprenait l’insulte sanglante… Comme un reproche livide, rampant au clair de lune… A quels mensonges t’es-tu heurtée, Ovidia… Pourquoi as-tu quitté ton monde radieux, pourquoi as-tu quitté le soleil de Campanie pour entrer dans cette nuit noire, glaciale… Quels mensonges me reproches-tu, à moi qui ait toujours voulu t’abriter… Reptiliens, ces mots se glissaient en son être, et il sentait le sinistre froissement des écailles, enserrer son cœur… Elle était là, merveilleuse, mais la mort sortait de sa bouche avec ses mots, pour frapper cruellement Cnaeus, il lui semblait qu’elle le poignardait de ce reproche terrifiant… Jamais je ne te mentirai, Ovidia, jamais… Je te le jure… Je t’en supplie, je te serai fidèle… Je t’en supplie, mon amour…

Il sentait l’étreinte de sa main, se resserrer sur la sienne, comme le naufragé se raccroche à son épave… Elle semblait perdue, perdue sous ce clair de lune, perdue au milieu de ces ombres menaçantes… Elle se cramponnait à lui, presque désespérément… Il sentait ses doigts délicats s’agripper à lui, il sentait cette douce étreinte, presque irréelle, l’enserrer, comme dans un rêve… Il se sentait transporté par ce simple contact, mais il y avait cette peur, presque panique, dans son geste… Comme si elle traversait un cauchemar, seule dans l’amertume de la nuit, traversant, éperdue, les heures les plus sombres, figée de terreur… Elle lui parlait, de cette voix si douce, qui semblait une tendre caresse, et il y avait ce ton mélancolique, presque enfantin, qui transparaissait de ses propos… Comme un paradis perdu, qu’elle retrouvait éphémèrement, qu’elle effleurerait de ses doigts tendrement… Le monde auquel on l’avait arrachée… Ses yeux brillaient, alors qu’elle évoquait ces souvenirs dorés, la richesse de Rome, et l’insouciance de la jeunesse… Mais on ne savait s’il s’agissait là d’une étincelle  de mélancolie, ou si c’était là les larmes de sa souffrance, de cette souffrance qui lui déchirait le ventre, à lui, Cnaeus Loreius…  Le voilà qui flottait entre Tartare et Champs  Elysées, ne sachant trop bien si ces doigts délicats l’imploraient de les sortir de ces sombres tourments, ou bien s’ils l’appelaient à rejoindre une félicité telle qu’elle en devenait irréelle. Et lui ne pouvait se décider, entre passion et horreur, alors que ces doigts se resserraient toujours plus fort sur sa main, se faisant plus pressant… Il la sentait se blottir toujours plus contre lui, naturellement, comme si ces rêves les plus fous se réalisaient… Mais il y avait cette détresse dans ses mouvements,  cette alarme désespérée qui transparaissait de tout son être...  Et puis ce visage, ce visage d’ange, ce visage charmant, si beau, tellement beau que tout mortel sensé se fut damné pour pouvoir ne serait-ce que l’entrapercevoir, l’espace d’un bref instant, d’un moment, d’un éclat irréel… Ce visage si grave, ce visage qui s’abandonnait désespérément à lui… Oh, il eut tellement voulu que ces traits conservent à tout jamais de leur innocence, que son aimée reste à jamais abritée des tourments de ce monde, et des complots qui agitaient la cité pompéienne…Nemetoria…Oh, toi, Nemetoria, si belle, si troublante… Toi si innocente… Pour combien de temps encore, mon aimée…

Et pourtant… Pourtant, elle semblait bien conscient de ce monde dans lequel elle vivait… Elle semblait avoir ouvert les yeux sur ces serpents qui rampaient dans les ténèbres de la cité, sur le chant de leurs écailles froissées qui recueillaient l’éclat de l’astre lunaire… Elle était là, si pure, blottie tout contre lui… Il sentait son corps, étendu contre son bras, il sentait ces doigts qui enserraient sa main, s’y agrippant presque désespérément… Mais il y avait ces yeux qui le fixaient, errant entre désespoir et froide résolution… Et Cnaeus leur faisait face, éperdu d’amour, perdu au fond de cet éclat lumineux, perdu au fond de ces étoiles qui se reflétaient dans ce regard humide… Elle était là, contre lui… Elle était là, et elle l’appelait à l’aide… Depuis trop longtemps il l’avait négligée. Depuis trop longtemps, il l’avait abandonnée à ses projets politiques, à ses sombres, à ses sanglantes ambitions…Et elle était là, si frêle, presque irréelle, à lui en faire le reproche… Elle lui jetait au visage tous ces reproches qui la tiraillaient, tous ses ressentiments qui la déchiraient. Elle était là, si fragile, tendre et innocente, mais elle se dressait face à lui, et son amère colère la faisait frissonner alors qu’elle parlait, comme si la fièvre lui dévorait les entrailles. Cnaeus ne savait si c’était à lui ou à elle-même qu’elle en voulait, il y avait une nouvelle dureté dans ses yeux, qu’il n’avait jamais aperçu auparavant, mais elle se raccrochait à lui, désespérément, elle se raccrochait à sa main, se rejetait contre lui dans un mouvement de miséreuse tendresse, l’implorant presque… Elle avait peur, elle s’était égarée dans ces ténèbres menaçantes, ces mêmes ténèbres que Cnaeus avait lui-même patiemment tissées, s’abritant derrière le voile noir, derrière les râles de son père mourant, pour disparaître aux yeux de la cité, et se préparer à enfin regarder la ville droit dans les yeux, et se préparer à en combattre le moindre de ses habitants. Ces ronces tortueuses, ces sombres rumeurs, elles  étaient de son fait à lui, à lui seul, et elle s’y déchirait, terrifiée comme la biche sous une nuit d’orage, la foudre déchirant dans ce craquement tonitruant les gouffres insondables pour n’apporter que dévastation. Elle ne voulait que lui, elle ne voulait que de son attention, qu’elle puisse le suivre, qu’il puisse la protéger, et la mener jusqu’à une aube nouvelle, en passant par ce chemin de nuit.

Et puis il y eut cet éclat, le lourd grondement du tonnerre, la brève illumination de l’éclair.

« Seulement, Tacitus, seulement… mon amour… »

Le trait l’avait traversé, plus sûrement que le carreau du gastraphète pénètre dans la chair.  Il se sentit basculer dans le vide, basculer au cœur d’une nuit sans étoile, flottant dans l’air, sans le moindre effort.  Ovidia… Oh, Ovidia… Il ne sentait plus son corps, il se sentait devenir autre, tout paraissait si irréel… C’était comme si sa poitrine, brusquement, s’était embrasée ; il n’avait pas assez d’air, il lui en fallait toujours plus, remplir ses poumons de cet air frais, de son parfum qui l’embaumait. Sa cage thoracique lui paraissait trop étroite, ses côtes se faisaient carcan d’acier, enserrant son cœur bondissant, ce cœur qui battait si fort en son sein, menaçant de rompre les barreaux de sa cage à chaque battement... Il sentait ces pulsions résonner dans tout son être, vibrant contre sa tempe, se répercutant dans son crâne, il sentait ses sens s’affoler, s’ouvrant largement sur le monde, pour en sentir la moindre note de parfum, pour en saisir le moindre son, la moindre étincelle... Il y avait cette étrange sensation, comme un doux courant d’air, qui le parcourrait de l’intérieur, caressant doucement ses entrailles, effleurant ce cœur affolé. Il sentait tout cet être devenir fou, se sublimer pour n’être plus qu’un courant aérien, se jetant des plus hauts sommets vers le sol parfumé, comme en proie à la plus douce des folies, saisi d’euphorie. Il se faisait oiseau, au cœur d’une tornade printanière, et l’air qui franchissait ses narines lui paraissait emprunt d’une fraîcheur d’altitude. Quel furieux volatile il faisait, lui dont la poitrine lui paraissait sur le point de s’ouvrir, comme si elle renfermait de ces colombes, qui ne demandent qu’à prendre leur essor, rejoindre le vaste ciel. Elle l’aimait, elle l’aimait, aussi insensé que cela puisse paraître… Elle était sa femme, voulait-il se reprendre, mais non, non, l’épouse s’effaçait, et avec elle tous les devoirs, toutes ces formalités conjugales, il n’y avait plus rien d’autre qu’Ovidia. Ovidia… Son aimée… Elle était là, si belle, blottie contre lui, il ne sentait plus rien d’autre que cette douce étoffe contre son bras, et sa main qui lui enserrait la sienne. Le reste n’avait plus aucune importance, seule elle comptait. Ovidia… La simple évocation de son nom le transportait, au-delà du sensé. Et ce mot, ce mot plus terrible que la foudre des dieux… Mon amour… La simple sonorité de ces deux syllabes éclatait sur son cœur, comme un baiser déposé sur ses lèvres.

Elle lui paraissait irréelle, perdue dans ses bras, les yeux encore humides, étincelants… Elle tremblait, frissonnante dans la fraîcheur nocturne. Et pourtant, elle se dressait face à lui, magnifique, le clair de lune habillant ses épaules d’un léger voile d’argent. Il y avait cette fermeté dans sa voix, cette fermeté douce, mais implacable. Elle était là, majestueuse face à lui, elle se faisait reine, seule dans l’immensité de la nuit.  Elle lui parlait, sincèrement, rejetant au loin tous les artifices du dialogue, tous les mensonges sournois. Elle avait soif, soif de vérité, et de franchise. Egarée dans les ténèbres, dans cet infâme marécage de rumeurs, elle voulait toucher la terre ferme, trouver un refuge. Elle voulait être son alliée, son alliée à lui, l’accompagner dans ses ténèbres, dans ses mensonges… Elle voulait accomplir son devoir. Son simple devoir de femme, accompagnant son mari, fidèlement, sagement, obéissante. Non Ovidia, non. Il ne faut pas. Ne va pas te mêler au crime, par simple devoir… Ne va pas respirer la mort et la cendre simplement parce que tu es ma femme… S’il te faut souffrir, s’il te faut détruire, que ce ne soit pas par ce lien absurde, par ce simple contrat, qu’aucun de nous deux ne voulions… Être son alliée… Mais il était seul, il serait toujours seul… C’était à lui de porter l’héritage de sa dette, le pouvoir ne peut jamais être vraiment tenu que dans les mains d’un seul…

Et alors qu’elle venait de parler, doucement, elle leva sa main, la déposa contre son cœur. Cnaeus ne la retira pas, et ils restèrent ainsi, l’un contre l’autre, seuls dans la nuit noire, silencieux. Ses doigts agrippaient toujours le dos de sa main, la pressant follement contre elle. Il sentait sous sa paume le renflement de sa poitrine, la douce courbe de son sein. L’étoffe de sa stola lui paraissait si fine, cela ne semblait lui être qu’un fin voile, jeté négligemment sur son corps, à travers lequel il devinait sa peau délicate. Sa chaleur corporelle semblait faire fi du tissu, il la sentait, comme il l’eut sentit, étreignant son corps nu dans le secret de leur chambre. Et là, juste au creux de sa main, comme un diamant irradiant les ténèbres… Ce doux battement, tout juste sensible, étouffé par son sein… La douceur de ce pouls, qui résonnait silencieusement, blotti au creux de sa paume… Tendre mélodie, connue des seuls amants, tendre air qui vient bercer la nuit de leur amour, secret tendrement partagé. Ils étaient là, tous les deux, dans cette douce étreinte, assis l’un à côté de l’autre, à respirer l’air frais de la baie de Naples, l’air embaumé des pentes ensauvagées du mont Vésuve...

« Médée ne se tue pas elle-même. »

Ce n’était qu’un murmure, exhalé par ces tendres lèvres. Comme un courant d’air glacial, de mauvais augure, un rapace charognard prenant son essor. Qu’avait-elle donc vécue, pour être ainsi terrifiée, transie dans les ténèbres ? Il eut voulu la protéger, il eut tellement voulu la rassurer, qu’elle soit heureuse, et qu’elle puisse s’abandonner dans ses bras, insouciante. Il eut voulu la voir s’endormir contre lui, respirant doucement, un sourire inconscient esquissé sur ses lèvres. Il eut voulu la voir saisir ses doigts, assise face à lui, dans la blancheur de leur lit, il eut voulu qu’ils plongeassent leurs yeux dans leurs yeux, et que leurs lèvres, et que leurs corps, tendrement, se rencontrent, que plus rien ne compte que plus rien d’autre ne compte que l’éclat de ce regard, et ce sourire qui se meurt à la fleur de l’étreinte.  

Doucement, il leva sa main du marbre glacial, pour la poser sur la hanche délicate de son aimée. Il sentait son corps vivre sous ses paumes, il l’enserra tendrement, laissa leurs deux corps se rencontrer. Plus rien ne comptait à présent… Il sentait le moindre de ses tressaillements, jusqu’au rythme de sa respiration, jusqu’aux battements de son cœur… Elle était là, il la sentait vivre contre lui, et il lui paraissait que rien ne put être plus beau, plus merveilleux que cette simple sensation, que ce simple contact. En une tendre caresse, il laissa sa main remonter le long de son dos, suivre la ligne de sa colonne vertébrale, pour se glisser sous sa chevelure d’argent, et se poser au creux de sa nuque, ses doigts se glissant entre ses cheveux, le long de la courbure de son crâne. Leurs visages étaient si proches l’un de l’autre à présent… Il pouvait sentir la chaleur humide de son souffle, il respirait son parfum enchanteur…  

« Ovidia… »

Il fut un instant troublé, quand l’éclat de ses yeux répondit à son regard.

« Je te jure que je suis entièrement à toi… Je te le jure, mon aimée. Je te le jure. »

Il se sentait coupable, coupable de son propre égoïsme, qui le tiraillait sourdement, lui lacérant les entrailles… Mais il y avait cet ange, cet ange merveilleux, échoué dans ses bras, cette nymphe tremblante livrée à son étreinte…

« Tu peux bien écouter, mon amour… Tu peux bien être lucide… Mais la vérité n’est qu’ignominies… Il te faudrait faire monstre pour l’entendre, il faudrait que tu sois Médée, pour m’accompagner… »

Inconsciemment, il avait repris le nom maudit, qu’avait laissé échapper la patricienne. La saveur en était amère, sur la langue. Il y avait il ne savait quoi d’âpre à prononcer le nom, comme une malédiction insidieuse, un mauvais oracle…

« Ce n’est pas une vie pour une patricienne que de m’accompagner, Ovidia.  Il te faut être heureuse pour moi…  Pour nous.»
Re: Si deux personnes s'aiment, il ne peut y avoir de fin heureuse [PV Nemetoria]   




Contenu sponsorisé

Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Pique nique entre deux chemins...
» Une pizza pour deux ? [Mickaël]
» Mon premier amour, ma douche (ou Les aventures de la douche de Devon)
» Peut on avoir une double nationalité sur la map?(apparaître dans deux villes) [Ajouté]
» Libérés !

Sauter vers: