Le patricien, le gladiateur et le vieillard [Flashback Cnaeus & Ulysse]



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Venus
Ven 14 Juin - 21:54
Le patricien, le gladiateur et le vieillard [Flashback Cnaeus & Ulysse]   




Venus Pompeiana
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Dies Irae

Cnaeus Loreius Tacitus & Ulysse

C
ela a un prix d'être un bon fils, et de respecter les désirs du pater familias. 
Tout d'abord, on doit subir les râles, les odeurs insupportables ; on doit accepter de se couper de tout, de rester tout le jour au chevet d'un malade qui nous dégoûte, dont le cognomen nous fait pâlir de honte et de rage, et attendre patiemment que le poison fasse effet, qu'une sœur finisse son ouvrage...

E
t puis surtout, quand la terre tremble et devient meurtrière, se retrouver seul dans la chambre de ce mourant, quand tous les esclaves sont affairés ailleurs dans la domus. C'est voir alors les objets tombés autour de soi, et trembler pour sa vie. C'est avoir pitié de ce père, et chercher à l'extirper de sa chambre, bien que l'on en ait pas la force nécessaire. 

C
herchant de l'aide, Cnaeus Loreius Tacitus appelle, crie, prie, sort et cherche un autre fou comme lui, qui errerait dans la rue, pour lui demander secours. Et il en trouve un, Ulysse, un gladiateur que Cnaeus, peu friand des jeux, ne reconnait même pas. Mais les deux hommes font affaire, et s'élancent vers la domus pour sauver Loreius Blaesus. 

Trop tard, quelque chose les empêche d'accéder à la chambre. Il va falloir qu'ils trouvent une solution pour sortir le vieillard de cet enfer, et vite, ou Blaesus, déjà malade, n'y survivra pas...
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Ven 28 Juin - 0:10
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Feu et sang, mort et désolation… La fureur des dieux ne connaissait aucune limite, rien ne semblait pouvoir étancher leur soif de violence, leur inextinguible cruauté. Pompéi n’était plus qu’un amas de décombres, de ruines fumantes. Partout, mille incendies naissaient avec furie, animés par le vent marin, partout, mille cris de désolation retentissaient, entrecoupés de sanglots, de râles désespérés. De larges crevasses déchiraient les murs les plus solides, les poutres les plus robustes avaient cédé sous la violence des chocs, emportant avec elles leur couverture de tuiles. Ca et là, une statue renversée, un arbre déraciné, une canalisation brisée… Le tremblement de terre avait été violent, très violent. La petite ville de Campanie en avait connu auparavant, elle en connaîtrait encore, mais rares étaient ceux qui atteignaient une telle intensité. Paniqués, esclaves et patriciens, citoyens et métèques se ruaient s’abriter dans les espaces découverts, sur le forum, dans les différents parcs privés, tandis que les plus audacieux fouillaient déjà les décombres, à la recherche de survivants, ou d’un larcin facile. La cité prospère avait été durement éprouvée, et lui, Cnaeus, se démenait comme un fou dans les gravats.

Il avait nettement ressenti les premières secousses, abrité dans la chambre de son père. Il lui avait fallu faire face au séisme seul, seul avec cette charogne puante et gémissante, seul au milieu des plaintes, des hurlements de douleur et des odeurs viciées. Il lui avait fallu patauger dans l’urine et les excréments, écartant du pied le pot de chambre renversé, balayer les tessons de poterie brisée menaçant d’écorcher ses pieds découverts. Tout tremblait autour de lui, tout semblait brusquement n’être fait que de sable fin ou d’herbe cassante. Les murs s’agitaient, comme saisis de convulsions, la charpente craquait, gémissait, menaçant de céder à n’importe quel instant. Le stuc des murs s’effritait, défigurant les fresques murales, arrachant ça et là une partie de visage, un pied ou un motif floral à tel héros, à tel décors. Le plafond cédait par endroit, se fissurant, tombant en miette. Une bassine d’eau se renversait avec fracas, une lampe à huile se brisait sur le sol de mosaïque, étendant son huile inflammable le long des tessons colorés. Là gisait la toge du patricien, entrave immaculée, là tombait un vase de bronze, dont le glas résonnais dans la petite chambre. Et Cnaeus se démenait toujours, abritant ce père qu’il méprisait tant sous une cuirasse d’oreillers soyeux, et toujours résonnaient ces hurlements inhumains, ces hurlements de damnés, que poussaient l’ancien militaire, en proie aux douleurs les plus perçantes. Chaque secousse, chaque choc aggravait son martyr, son corps se couvrait d’ecchymoses et de plaies, tandis qu’il vomissait sa bile et son sang, risquant à chaque convulsion de s’étouffer dans ses propres réjections.

Les tympans brisés par les cris lancinants de son père, saisi de nausées, Cnaeus se démenait encore et encore, battit en retraite. Il ne pouvait y arriver seul, il ne pouvait survivre, et assister ce père mourant. Le lit était trop massif pour qu’il puisse le déplacer jusqu’au jardin, à découvert. La charogne pourrissante de Blaesus était trop lourde, sa santé trop fragile pour qu’il puisse l’emporter seul à l’abri, loin de ce tombeau mortifère, qui avait été leur domus. Il ne pouvait pas. Et pourtant, il le fallait, il fallait sauver cet être ignoble, il fallait sauver le patricien des Loreii, qui avait failli à sa famille. Il ne restait plus de Lucius Loreius qu’un cadavre vomissant, un être perclus de douleurs. La maladie qui avait saisi son être avait effacé le militaire rustre et violent, le bègue méprisé par l’élite patricienne, pour ne laisser qu’un corps, un corps brisé livré à mille tourments. Et pourtant, il ne pouvait pas l’abandonner, c’était son père, c’était son sang. C’était lui qui l’avait éduqué, lui qui lui avait transmis les valeurs de sa familles, lui avait enseigné le culte de ses ancêtres. C’était lui qui lui avait tout donné, amour et haine, compassion et colère, lui qui l’avait frappé, l’avait humilié. Lui qui avait détruit sa propre famille, l’avait conduite au déshonneur. Cnaeus ne laisserait pas les dieux l’emporter ainsi. Pas aussi facilement. Il devait vivre, vivre pour que lui puisse accomplir son devoir de fils, vivre pour qu’il puisse mourir de sa propre mort, empoisonné par sa fille bâtarde. Il devait vivre parce qu’il restait son père. Un être misérable à qui il devait tout, et qui pleurer maintenant des larmes de douleurs et de désespoir. Alors il devait le sauver, alors il devait l’abandonner, pour aller chercher de l’aide. Pour prolonger l’existence de son bègue de père de quelques heures, de quelques journées.

Les rues étaient désertes, abandonnées par une population craintive, qui avait gagné les lieux découverts, la campagne avoisinante, dans la crainte des prochaines répliques. De nombreuses maisons, de nombreux immeubles, s’étaient affaissés, effondrés, tandis que les flammes dévoraient avidement tout ce qui se livrait à leur passage, toitures et cloisons, draperies et huiles. Partout, la garde civile s’activait, défonçant les murs pour venir en aide aux malheureux prisonniers des décombres, étouffant les flammes du mieux qu’elles le pouvaient. Quelques volontaires courageux leurs venaient en aide, tandis que d’autre s’adonnaient sans pitié au pillage, dérobant tout ce qui pouvait avoir quelque valeur dans les maisons abandonnées. Cnaeus observait effaré ce spectacle de chaos qui se déroulait sous ses yeux, ne sachant où aller, ne sachant qui quérir, qui implorer. Ses cris, ses appels restaient sans réponse, perdus dans une cacophonie apocalyptique d’hurlements, de craquements, de plaintes lancinantes. Un désordre violent régnait, les secousses de la terre semblaient avoir détruit le travail des hommes pour mieux réveiller ces bêtes assoiffées de sang et de butin qui sommeillaient dans chaque citoyen, chaque esclave. Partout, ce n’était que coups, cris, insultes, appels. Des centaines de mains sourdes fouinaient dans les décombres, et l’on se déchirait, l’on se massacrait pour un vase en bronze, pour un bijou doré. Cnaeus regardait, hébété, sans vouloir agir, sans vouloir avancer, et ses appels restaient sans réponse, comme restaient sans réponses les milles plaintes qui s’échappaient des entrailles de Pompéi.

Et puis il avait aperçu ce jeune homme, ce jeune romain, puissamment bâti , un de ces fous se trouvant par miracle dans ces rues en proie à la folie et au désespoir. Il l’avait interpelé, l’autre l’avait entendu, par miracle. Il l’avait appâté de promesses, l’autre l’avait suivi, attiré par l’appât du gain ou touché par le sort du patricien. Ils avaient enjambé les décombres, les tuiles brisées et les morceaux de stuc détachés, avaient traversé en coup de vent le vestibule, le péristyle, sans se soucier nullement de ces morceaux de vie qui gisaient ça et là, épars, la sarclette du jardinier et les affaires abandonnées du peintre Titus Reichterius, dont l’échelle gisait là, cinq ou six barreaux brisés dans la chute. Les esclaves, les domestiques avaient tout abandonné dans leur fuite, laissant là leurs maîtres à leur propre sort, courant pour leur vie, pour leur survie. Nul n’échapperait à son châtiment, songeait Cnaeus, amer. Le patricien avait été abandonné par toute sa maisonnée, laissé seul avec son père mourant. Pas un seul de ces couards n’était resté s’enquérir de lui, n’avait proposé son entraide. Ils paieraient. Ils n’étaient que des esclaves, après tout, ils lui appartenaient. Mais il n’était plus seul. Plus maintenant. Il ignorait tout du gaillard qui l’accompagnait, jusqu’à son nom, jusqu’à son statut social. Peu lui importait. Il aviserait en temps venu. Il ne lui fallait que sauver son père à présent. Sauver son géniteur, cet être qui partageait le même sang que lui, qui l’avait élevé toute son enfance durant. Dans quelques instants, Lucius Loreius serait sauvé, placé en lieu sûr. Dans quelques instants, il pourrait agoniser librement, il pourrait endurer son martyr sans risquer une mort accidentelle.

Bloquée. L’entrée était bloquée. Il était impossible d’entrer dans la chambre de Blaesus. La charpente avait cédé, fragilisée par les secousses, et s’était effondrée. Le passage était obstrué par un amoncellement de gravats, de tuiles, de tasseaux. De larges poutres achevaient de bloquer le passage. Cnaeus se tenait droit, impassible, contemplant sombrement l’éboulis. Comment, comment cela pouvait-il être possible ? Pourquoi les dieux avaient-ils ainsi décidé de se jouer de lui ? Ne leur suffisait-il pas qu’il accomplisse son devoir filial ? Devait-il se briser les ongles à gratter la terre, comme une bête, pour tirer son père d’une mort certaine, pour sauver son propre sang, le patriarche de sa maison ? Devait-il risquer sa vie dans ces décombres, risquer d’être brisé par ses propres murs, pour sauver un mourant, une charogne puante ? Pour sauver son misérable père ? Instinctivement, son visage s’était fermé à toute émotion, n’affichant face à Ulysse qu’une façade de marbre impénétrable. Il ne savait rien de cet homme là. Il pouvait être aussi bien loyal que fourbe, riche patricien ou esclave évadé. Peu lui importait. Il saurait l’acheter, il saurait se débarrasser de lui, l’instant venu. Le plus important était ces murs branlants, cette chambre en ruine, scellée à présent, qui renfermait le corps de son père. Il fixait ce tas de décombre qu’il l’empêchait de passer, comme si son simple regard eût suffit à le réduire en cendre. Mais cela ne suffisait pas, cela ne suffirait jamais. Et il devait toujours sauver son misérable père.

Un silence de mort régnait sur la domus. Nul cri, nul plainte ne résonnait dans les allées, le long des murs violentés. Les hurlements d’agonie de Blaesus avait cessé, seul persistait, violente et nauséabonde, l’odeur de ses déjections, de la pourriture de sa chair. Cette odeur persistait malgré les volutes crayeuses s’échappant des décombres de la chambre, malgré l’huile renversée, les plantes broyées, la terre arrachée. Elle vous prenait aux narines, et ne vous lâchait plus, tenace, insipide, jusqu’à vous rendre fous.

« Mon père », commenta sobrement Cnaeus.

Il ignorait s’il était encore vivant, s’il avait survécu à l’effondrement de la toiture. Il ignorait si la mort l’avait enfin délivré de sa violente agonie, ou s’il gisait là, inanimé, le corps ensanglanté. Il ne pouvait pas l’abandonner là, quelque violent que fut son ressentiment envers cet homme qu’il méprisait, comme l’avait méprisé toute l’élite pompéienne. Il observa un instant les décombre, cherchant, en vain, un passage, une fente par laquelle les deux hommes auraient pu se faufiler, pour tirer hors de ce macabre mausolée l’ancien militaire. Le patricien se tourna vers l’homme qui l’avait suivi, le regard neutre :

« Je suis Cnaeus Loreius. Mon père se meurt, de l’autre côté de ces murs. Aidez-moi.»

Il attendit la réponse de l’homme, stoïque. Il n’avait pas le choix. Cela, il en était certain. Il n’avait d’autre choix que de l’aider, de l’assister dans cette tâche pénible. Sinon… Le patricien ne connaissait qu’un seul sort, réservé à ceux qui porteraient atteinte à son sang. Il serait prêt à remuer terre et mer, à défier les dieux et les monstres infernaux pour mener à bien sa vengeance. Peu importait le dégoût, le ressentiment qu’il avait envers son père. Ils priaient les mêmes ancêtres, les mêmes dieux domestiques. Partageaient les mêmes responsabilités. Le même sang coulait dans leur veine. Rien n’était plus sacré que les liens du sang au regard des dieux et de la tradition. Cela, Cnaeus était prêt à l’enseigner à son interlocuteur, par les moyens les plus violents qu’offrait la vengeance, si jamais il se dérobait face à lui. Cela, le patricien se le jurait. Son visage, lui, restait impassible, froid et rigide.
Arene
Dim 4 Aoû - 14:13
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Ulysse
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    Mon bras tremble. Mon bras tremble ? Impossible ! Jamais je ne tremble devant l’adversaire ! Je mets toutes mes forces pour que ce bras arrête de trembler, jusqu’au moment où je me rends compte que ce n’est pas mes muscles, mais ma vue toute entière qui vacille. Le monde devant moi tangue étrangement. Un bourdonnement de rage ce fait entendre, pourtant c’est le silence qu’on entend à travers le ludus … Mon cœur lui aussi ralentis, comme si à l’instar de mon esprit il prenait conscience … La fureur des Dieux ! Mes yeux s’agrandissent de terreur, je l’avoue j’ai peur, peur de ne pas pouvoir contrôler ni maîtriser les Dieux … Déjà certains de mes frères portent sur leur tête des mains tremblantes quand d’autres commencent à céder à la panique … Je fais un effort considérable pour résister à cette panique. Je ferme les yeux.

    Les yeux à nouveau ouvert, c’est la vue du Chaos. J’aperçois mille et une expression sur mille et un visage. J’halète. L’air est lourd et poussiéreux. Mes frères se dirigent tous vers la rue, en courant, devons-nous abandonner le ludus ? Mon cœur se soulève, c’est comme un nouvel adieu que je ressens au fond de mon cœur. Je me fonds dans la masse, où nous dirigeons-nous ? Je n’aperçois pas le Doctor au milieu de la cohue, mais je marche, je marche. Je ne suis pas enclin à réfléchir. Je veux juste sortir vivent de cette partie de jeu entre Dieux.

    On nous bouscule, une femme dans un palanquin essaie de se frayer une place. Mon cœur sa fait rageur de haine et de colère contre ces riches qui nous acclament mais nous laisseraient tous crever sans exception si leur vie est en danger. Je m’arrête. Vettia. Je dois la retrouver, l’aider et la protéger. Je me retourne, et bifurque dans une rue qui débouche sur le quartier de la Fortune.

    Les villas n’ont plus le panache d’encore ce matin … Certains toits se sont effondrés, d’autres tanguent dangereusement. Mon cœur se serre de terreur, et si Vettia était sous l’une de ses ruines luxueuses ? Je m’élance, le cœur en émois, craignant le pire, vers la villa de Vetti. Mon cœur se soulage lorsque que je l’aperçois intacte. Vettia a du partir, s’enfuir depuis bien longtemps déjà … Satisfaction de la savoir en sécurité ou mélancolie de ne pas pouvoir lui voler encore quelques instants ?

    Une voix m’appelle au milieu de la rue silencieuse. L’homme, gît au milieu de quelques ruines, comme le dernier pilier d’une génération qui devait s’éteindre. J’hésite pendant un instant à laisser ce patricien à son triste sort. Il s’en sortira, les riches s’en sortent toujours. Et pourtant … Son désespoir, toucherai presque mon cœur. Est-ce sa femme coincée sous les débris de sa villa ? Son enfant ? Je me décide à enjamber les quelques mètres qui nous séparent.

    Je le suis silencieusement, jusqu’à une porte fermée. Bloquée. Je porte ma main à mon visage, l’odeur est insoutenable ! Même dans les bas fonds de Pompéi on peut sentir meilleur odeur. Un mort, sans aucun doute … Comment dire à l’homme que la personne qu’il cherche est certainement morte ? (voire depuis un bon moment à en sentir l’odeur pestilentielle !). Pourtant, je ne suis pas au bout de mes surprises ! Son père ? Son père ? Sauver son père ? Je reste de marbre, mais je n’en pense pas moins … L’homme doit être vieux et mourant depuis déjà des jours, pourquoi ne pas laisser l’homme mourir ? Peut-être est-ce la volonté des Dieux après tout … Une porte condamnée veut dire forcément quelque chose …

    Sa voix suppliante pourtant trouve refuge au plus profond de mon âme. Je ne suis pas un dur, sans sentiments comme la majorité des gens le croient. Moi aussi j’ai eu un père … Un père mourant … Je sais ce qu’un fils peut ressentir quand il laisse son père mourir seul …

    Je toise le patricien, impassible. Un instant, un moment j’ai souhaité m’échapper, retrouver mes compagnons de fortune, mais je me vois déjà en train de toucher du bout de mes doigts la plus grosse poutre qui barre le passage. Un vrai puzzle. Le temps nous est compté car je ne pense pas que le vieux survivra à son mausolée.

    Pour toutes réponses j’ajoute ; « Je vais essayer d’enlever cette poutre, pendant ce temps vous devriez chercher à faire une aération pour votre pater. »


Spoiler:
 


Ne parie jamais contre moi,
à moins d'envier mon sort.


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Jeu 15 Aoû - 18:18
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Leur domus, leur riche domus, n’était plus qu’un amas de briques, de stuc et de gravats. La colère des dieux avait ébranlé la maison des Loreii, semant la panique. Les poutres éventraient les toitures, les colonnades avaient été mises à bas par le séisme. Les murs étaient éventrés, crevés par de larges fissures. De larges balafres déchiraient les fresques murales, Actéon brusquement se voyait séparé de ses chiens, tandis que l’effritement de l’enduit dissimulait la chaste Diane à ses yeux. Le moindre meuble, le moindre bibelot avait été renversé, jeté au sol ; partout gisaient ces objets de tous les jours, ces objets familiers qui témoignaient désormais de la furie de Neptune. Tout n’était que désordre et chaos, un chaos sans nom, un chaos silencieux comme la mort. Le moindre esclave avait fuit la demeure familiale, oubliant tout devoir, toute responsabilité, pour fuir, pour sauver sa vie, sa misérable peau. Seuls parvenaient de la rue, étouffés, quelques cris, quelques sanglots, pénibles soubresauts de la cité brisée. Partout cette odeur de mort, ces relents de sang, de chairs brisées, et ces poussières suffocantes. Cette odeur saisissait toute la domus, imprégnaient les murs, et leur prenait à la gorge.  Cnaeus ne la connaissait que trop bien à présent, il avait eu le temps de s’y familiariser, lors de ses longues veilles aux côtés de son père.

Un regard dur, dénué du moindre sentiment… Cet air canaille, dénué de pitié, dénué d’émotions… L’homme le toisait, comme vous toise le bourreau qui va vous exécuter, comme le soldat toise son adversaire, avant de lui ôter la vie… Ce regard neutre, impartial… Il tenait la vie de son père dans son poing, pareil à un de ces juges insensibles à la douleur de l’accusé, qui rend sa sentence sans la moindre larme de compassion. Blaesus n’était rien pour cet individu, rien de plus qu’un nom, qu’une rumeur. Comment aurait-il pu éprouver la moindre pitié envers lui, comment pourrait-il éprouver la moindre empathie pour lui ? Pourquoi donc l’aidait-il, lui qui avait davantage l’air d’un brigand que d’un sauveur, lui qui ressemblait davantage à une canaille des bas fonds qu’à un honnête citoyen ? Il aurait pu aisément se débarrasser du patricien, pour se servir parmi les richesses de la domus Loreii. Et pourtant, le voilà qui se courbait dans les gravats, éprouvait la résistance de cette poutre, qui obstruait le passage. Il l’aidait. Il l’aidait, sans la moindre promesse de récompense, sans même connaître l’homme emprisonné dans ce mausolée de gravats. Cela valait sans doute mieux, d’ailleurs.

Blaesus avaient des chances de s’en sortir. Le patriarche avait des chances de se tirer vivant de ce nouveau coup du sort, comme il l’avait toujours fait. Le bègue avait survécu aux combats les plus violents, aux batailles les plus désespérées. Il s’était engagé dans les conquêtes les plus aventureuses, avait foulé les contrées les plus ensauvagées. Il avait survécu à la haine de sa bâtarde de fille, à ce poison qui désormais coulait dans ses veines, tourmentait son corps. Et à présent, voilà qu’on lui venait en aide. Voilà qu’un homme lui volait cette vie, ce secours qu’il devait lui porter. Voilà qu’un inconnu escaladait ces gravats poussiéreux, plongeait ses mains dans ces décombres, se jetait corps et âmes dans les ruines fumantes, pour sauver cet inconnu, cet homme qui ne lui était rien, à qui il ne devait rien. Pour sauver Blaesus. Pour sauver cette misérable vie, qui de sa vie n’avait qu’infligé souffrances et douleur, pour sauver ce corps brisé, qui n’avait jamais brisé que rêves et espoirs. Ce père, qui ne l’avait jamais été à ses deux enfants. Ce n’était pas à lui de s’écorcher les mains contre les murailles de ce misérable mausolée, ce n’était pas à lui de s’abimer les genoux sur les marches de cette tombe poussiéreuse. Il lui volait son devoir filial, il lui volait ce secours qu’il devait à cette brute agonisante. C’était à lui que revenait cette tâche, ce devoir. C’était à lui de suer sous le soleil de plomb, à lui de déblayer cet amas de ruines, qui emprisonnait la patriarche. A lui seul, et pas à cet inconnu.

A lui seul.

Mais il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas aller seul à l’assaut de ce mausolée, ébranler seul les remparts effondrés de ce caveau. Il ne pouvait briser la brique et le bois, ces murs qui le séparaient du corps brisé de son père. Il ne pouvait sauver seul cet être haï. Il avait besoin de cet inconnu, cet inconnu qui l’aidait sans lui poser la moindre question, sans en exiger la moindre contrepartie. Il avait besoin de ces bras, de ces mains puissantes, et tant pis si l’homme entier venait avec. Il avait besoin de lui. Lui qui aimait faire cavalier seul, lui qui ne voulait avoir de dettes envers quiconque, il ne pouvait se passer de cette aide providentielle. Mais la mort planait, sur la domus en ruine, et les ombres damnées de Pluton semblaient déjà se glisser par le moindre interstice pour emporter avec elles l’âme du patriarche, pour un voyage sans retour. Le vent exhalait leurs plaintes lugubres, leurs soupirs de souffrance, qui balayaient le sol maudit de la maison, emportaient sur leurs ailes noires tout espoir, toute réjouissance. Son père allait mourir, être précipité dans le Tartare. Mercure viendrait délester leur gens de ce corps encombrant, la libérer de cette âme pesante. Mais Cnaeus devait se dresser face à la mort, face aux dieux. Il devait faire face à ce destin funèbre, faire tout son possible pour exhumer ce corps décharné, ce corps tourmenté, de ce caveau funéraire, de ces ruines mortifères. Et à présent que cet inconnu lui offrait ses services, il lui restait encore une chance de tromper les Parques, de sauver cette misérable vie.

« Je vais essayer d’enlever cette poutre, pendant ce temps vous devriez chercher à faire une aération pour votre pater. »

Cnaeus regarda fixement l’homme qui lui parlait ainsi. Il ne se contentait pas de l’aider, de mettre ses bras au service du patricien. Il ne se contentait pas de fouiller les décombres, à la recherche de la charogne pourrissante de Blaesus. Il fallait en plus qu’il prenne l’initiative, qu’il lui donne ses ordres ; il fallait qu’il dirige ce sauvetage, qu’il le renvoie au rôle de simple exécutant, de simple manœuvre. Mais c’était son père qui se mourrait là. Le patriarche des Loreii. Il était de son sang, le fruit de sa chair. C’était à lui de le sauver, à lui de tirer ce cadavre puant de ce caveau, de cette tombe qui l’avait englouti, dans laquelle l’avaient emmuré les dieux. Que cet homme l’aide, s’il le voulait, qu’il l’aide, puisque Cnaeus n’avait pas d’autre choix. Mais qu’il se contente de l’aider, qu’il se contente de mettre ses bras à son service, qu’il se contente de l’assister. Il n’avait pas à sauver Blaesus, lui, il n’avait aucun compte à rendre à l’ancien militaire, à cette brute arriérée. Qu’il offre son aide, qu’il offre ses services au patricien, mais il ne pouvait pas s’adjuger son devoir. Il était un Loreii, lui, il n’avait pas à obéir à quiconque, il n’avait pas à obéir à cet inconnu, à cet homme qui lui dérobait, qui lui usurpait sa responsabilité filiale. C’était à lui, à lui seul que revenait ce devoir, cette tâche ingrate. A lui seul. Son orgueil, son orgueil de Loreii ne ploierait pas, il ne pouvait ployer face à cet homme, qu’il ne connaissait même pas, cet homme qui ne leur devait rien, et à qui il devrait tout. Il ne pouvait ployer, quand bien même la vie de son père était en danger, quand bien même la mort menaçait de s’abattre sur son propre sang, sa propre gens.

«Vous n’y arriverez pas. »

La poutre était bien trop massive, bien trop lourde pour un homme, fut-il Hercule en personne. Les terribles secousses, le plus violentes convulsions du sol n’avaient pas suffit à briser le bois dur comme l’acier, en dépit de sa chute, en dépit des gravats qui s’étaient abattus par-dessus. Seul le mur avait cédé par endroit, sous le poids de sa toiture, privé du support de ses fondations, et à présent, les décombres bloquaient la poutre, cette poutre qui leur interdisait tout passage, cette poutre qui obstruait l’entrée. Qui les empêchait de Tirer Blaesus hors de son mausolée. Là où jadis on n’avait qu’à écarter une tenture pour entrer dans la pièce se dressait à présent une barricade infranchissable, une muraille qui n’avait rien à envier aux travaux de Neptune, et que nul cheval, nulle ruse ne permettrait jamais de franchir. Mais il y avait son père, de l’autre côté de ce mur, il y avait son sang, son patriarche. Il y avait son honneur. Son honneur de Loreii. Il eut fallu un bélier, un eut fallu un point de sape, pour se faire effondrer ce rempart, qui séparait Cnaeus de son père, qui séparait Blaesus de la vie et de la mort. Mais même alors, même si on arrivait à ébranler les murs, à les renverser, on n’en risquait pas moins d’ensevelir le patriarche, de sceller sa mort sous la porte de sa libération. Quand bien même on aurait pu percer ce fatal obstacle, faire basculer la muraille, celle-ci pouvait toujours, dans sa chute, écraser cette charogne, de ce cadavre en putréfaction, broyer les chairs martyres, irriguées par mille canaux de feu. Le patriarche des Loreii n’était plus rien, plus rien qu’un bout de viande indigeste,  rien de plus que ce corps, dont la moindre brique, dans sa chute, pouvait emporter la vie, cette vie si frêle, si fragile, ce simple fil, condamné à être tranché, auquel Cnaeus voulait, devait offrir un sursis. Il n’avait pas le choix, il n’avait d’autre choix que de servir son sang, se plier aux règles de l’honneur familial. Mais il y avait toujours ce mur, toujours cette enceinte infranchissable… Et, de l’autre côté, son père.

« On ne peut passer à travers. »

Il n’avait jamais conduit d’armées, jamais conquis de ville. Jamais il n’avait mené de siège, investit de place forte. Lui n’était pas un militaire. Et pourtant, voilà qu’il se trouvait face à une citadelle inexpugnable, voilà qu’il devait mener une bataille, face à la mort, face à son destin. Face aux dieux. Il n’avait aucune expérience, aucune armée, si ce n’était cet inconnu, cet inconnu envers lequel il n’avait aucune confiance. Il n’avait aucun armement, aucun équipement, et face à lui se dressaient ces murs, ces murs menaçants, ces murs prêts à ensevelir son père, et son honneur avec lui. Il n’avait aucune possibilité de reddition, il ne pouvait corrompre les Parques, qui tissaient son destin, qui se dressaient face à lui. Et il n’avait pas le temps, il n’avait plus le temps. Le temps dévorerait Blaesus, aussi sûrement que Chronos avait dévoré ses enfants, le temps n’apporterait jamais que mort et désolation, mort et déshonneur. Le temps ne ferait que renforcer ces murailles, qui se dressaient face à eux, jusqu’à ce qu’elles ne soient plus nécessaires, jusqu’à ce que Pluton abrège les souffrances du patriarche. Jamais ils ne pourraient percer ces enceintes, passer ce mur.  Cela, Cnaeus ne l’avait que trop bien compris, et l’aide inopinée de l’inconnu n’y changerait rien. On ne pouvait passer. Même Dédale n’avait pu renverser les murs de son labyrinthe. Par contre…

«Il faut escalader. Passer par la toiture. La dernière issue restante… »

La proposition lui paraissait folle, insensée. Il ignorait comment ils pourraient descendre dans la chambre, et tirer son père de là. Mais c’était le seul passage qui restait. La seule chance. La dernière chance

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Arene
Ven 16 Aoû - 17:18
Re: Le patricien, le gladiateur et le vieillard [Flashback Cnaeus & Ulysse]   




Ulysse
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Servile. Asservi. Assujetti. Opprimé. Ilote. Esclave. Gladiateur. Je n’étais plus libre. Je n’étais plus un Romain, aux yeux des autres je n’étais rien. Son regard me le sous-entendait avec insistance. Je laissais retomber la poutre. Qu’il se débrouille. La peur me tenait les entrailles et pourtant je n’avais pas hésité à le rejoindre et tenter désespérément de sauver son père. S’il ne pouvait comprendre que de ma condition j’avais hérité plus de force physique que sa frêle personne, il était son droit.

Je me reculais de la poutre.  Qu’il me donne des ordres alors. Les patriciens étaient tous les mêmes, pétris d’orgueil. Un orgueil honteux, mais qu’il ne fallait pas ébranler. Mon geste désespéré avait été mal pris, et je le comprenais.

« Nous n’y arrivez pas »

Cette fois ci c’est mon orgueil qui en prit un coup. Ulysse, le rétiaire n’était rien en dehors de son ludus. Il n’était que de la pauvre chair humaine. Une chair sans prix et sans valeur. Je respirais bruyamment. Je pouvais m’en aller et rejoindre mes compagnons, pourtant c’était un homme qui se tenait à l’intérieur de ses débris ! Au nom de Jupiter !

Je portais à nouveau mon regard sur la poutre, massive. Trop massive. C’est que ces bougres avaient les moyens d’être luxueux jusqu’aux finitions… Une poutre qui écrasait tout sous son poids. On aurait dit l’empreinte terrestre de la colère des Dieux. Je frissonnais, je n’avais pas envie de défier les Dieux. Mon sort était misérable et ma Destinée ne tenait plus qu’à un mince fils…

J’observais les décombres. Si on ne pouvait pas passer à travers, ni en dessous, il fallait user de ruse.  Ulysse. Je devais faire honneur au demi-dieu ! Une nouvelle secousse se fit sentir, et je fus aveuglé par la poussière provoquée. Les Dieux se déchaînaient et il n’était plus temps de réfléchir paisiblement ! Nous risquions de tous être engloutis par cette colère titanesque gourmande d’âmes.

« Par Pluton ! »

Je portais ma main à mon crâne de peur qu’une brique ne m’assomme. Je ne voulais pas mourir, pas aujourd’hui ! Proserpine pouvait bien ranger ses filets, elle devrait se contenter du vieux ! Un regard déterminé dans les yeux, j’agrippais la poutre pour me stabiliser sous la violence des secousses.

« Le toit ... Escaladons alors… Je vous aiderai. »

Je voyais mal le patricien user de ses bras tremblants pour escalader les débris, j’étais persuadé qu’il manquerait de courage… Pourtant, je me gardais bien de m’en prendre à son impérial orgueil ! Je l’encourageais du regard, ce n’était pas compliqué, il suffisait d’y croire.

L’idée que la toiture cède sous notre poids ne m’effleurait pas l’esprit… C’était la dernière chance du patricien, sa dernière bravoure sous l’ombre menaçante du Vésuve. Je fermais les yeux, si le sol tremblait à nouveau, nous pouvions mourir tous les deux. Pourquoi aidais-je cet homme ? Pourquoi risquer ma vie pour un homme qui ne me remercierait jamais ? Pourquoi se soucier d’un vieillard dont l’odeur sous-entendait déjà que la mort était passée ?

Je toussais fort. La poussière s’infiltrait dans ma gorge, pour descendre en mes entrailles. La mort était si proche… Je crachais un liquide grisâtre. Il me semblait que j’étais perdu, j’étais un train de faire un mauvais rêve, j’allais me réveiller … Pourtant, les secondes passant le patricien était toujours là, regardant le toit, commençant à escalader les décombres à la quête de la lumière paternelle faiblissante. Une larme vînt trouver refuge au coin de mon œil gauche, une larme que je chassais tout aussi vite ! La peur ne m’envahirait pas ! Non ! J’avais promis à une femme que je reviendrais la chercher si elle m’attendait, j’avais tant d’ambition au sein de l’arène que je ne pouvais me laisser envahir par l’angoisse !

« Allez-y, je suis derrière vous, je vous retiendrais si … Pensez-y fort ! Pensez à votre père qui vous attend et je vous jure que même Vulcain et pourra rien contre vous ! »

J’avais parlé fort pour couvrir le bruit destructeur. Mon regard était encourageant, s’il ne montait pas, je ne pourrais rien pour lui et lui, rien pour son père.

Encore une fois, ma vie était entre les mains des puissants.


Ne parie jamais contre moi,
à moins d'envier mon sort.


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Le sol tremblait. Le sol tremblait, une nouvelle fois, sourdement, sombrement… Ce n’était rien, rien de plus qu’une brève secousse, une, deux secondes de peur panique. Cette terreur qui vous gagne, brusquement, lorsque la chose la plus sûre, la plus tangible, semble se dérober sous vos pieds, s’effriter, se désagréger, saisie de convulsions… Et puis la poussière, cette poussière qui, un moment, vous rend hagard, vous brûle les yeux, la gorge, les poumons… Vous ne voyez rien, vous ne sentez rien, sinon cette odeur, poudreuse, suffocante… Vous toussez, vous crachez, vous pleurez, la pupille irritée… Sonné, terrifié. Vous déambulez, lentement, comme dans un rêve, errant comme errerait un somnambule égaré, dans cette nuit crayeuse, dans cette pénombre immaculée, maculée de cette fine poudre qui s’insinue dans vos narines, pénètre votre bouche, s’incruste dans votre épiderme, dans les moindres replis de votre corps…

C’est déjà fini, depuis longtemps. Le temps file, mais vous ne le voyez pas. Vous ne voyez rien, sinon ces silhouettes brumeuses, ces murs branlants, qui semblent vaciller, comme vous vacillez vous-même.  Rien ne semble plus certain à vos yeux, terre et ciel, tout s’est renversé. Vous ne savez plus où vous êtes, êtes vous vivants, êtes vous indemnes ? N’avez-vous pas été brisé par quelque brique, quelque projectile inopiné, que vous aurait lancé les dieux, cruels joueurs ? Vous ne ressentez aucune douleur, rien… Vous ne ressentez plus rien, sinon cette peur panique, cette peur de brusquement tout perdre, cette peur de mourir, de vous périr tout ceux que vous aimiez, cette peur de voir la douleur brusquement monter, vous envahir, irradiant d’un os brisé, de votre chair déchiqueté, la peur de voir ces charognes, qui, il y a quelques instants à peine, étaient bien vivantes…

Mais la poussière retombe, aérienne. Elle retombe, livide, sur un nouveau tableau de dévastation, un nouvel acte de ruine et de peine, un nouvel acte de pleurs, et de sang. Vous êtes encore tout étourdis, hallucinés de vous voir tenir encore debout, quand les plus solides murailles ont été mises à bas. Etourdi de voir le monde encore tourner, autour de vous, à vous en faire perdre la raison, à vous en rendre fou, alors que les terribles secousses ont bien cessé, alors que nul spasme ne mortifie encore cette terre brisée. Mais le sol se dérobe encore, sous vos pieds, sous votre être, le sol se dérobe encore, et vous n’avez rien à quoi vous pourriez vous raccrocher… Vous lancez un regard paniqué, cherchez de l’aide, au milieu de toute cette furie, cette furie soudainement si calme, apaisée… Plus le moindre cri, plus le moindre pleur, seulement le silence… Un silence estomaqué, comme si le choc s’était répercuté dans chaque poitrine, pour en faire disparaître le moindre son, le moindre souffle d’air…

Cnaeus titube, vacille, un instant, incertain. Une autre secousse, une autre réplique, mortellement menaçante. Et puis ce silence, qui résonne, qui vibre dans son crâne, en un vrombissement assourdissant… Comme une douleur, qui le parcourt, qui rejoint ses deux oreilles, en une fine ligne, étincelante de souffrance… Il n’entend rien… Plus le moindre son… Plus le moindre cri… Il est sourd… Sourd… Il panique, jette un regard terrifié, autour de lui. Un regard terrifié de plus. La peur, la panique, qui tord la gorge, empêche l’air d’atteindre ses poumons. Il est sourd… La lie brisée de l’humanité, une caricature d’être humain, incapable de comprendre, incapable d’entendre… D’entendre la moindre parole, la moindre note, le moindre chant… Un être débile, abandonné au bon vouloir de ses propres esclaves, dépouillé de sa propre vie…

Et puis un frémissement, un frémissement, qui gagne la cité entière, un frémissement, comme une onde de choc qui se propage, réveillant hommes, femmes, enfants et bêtes sur son passage, une onde de choc qui réveillerait ces milles petits bruits, ces milles murmures, enfouis sous la craie poussiéreuse, sous cette poudre blanche de mortier, de stuc, qui couvre Pompéi d’un suaire immaculé… Mais la ville n’est pas morte, elle est brisée, elle crie, elle hurle, elle pleure… Ce sont mille noms chéris, mille noms disparus, que gueulent toutes ces gorges, toutes ces bouches en proie au désespoir, qui s’abandonnent à la folie panique. Mille voix, qui sortent des entrailles ouvertes de la ville, qui se répandent comme se répandrait le sang de la plaie écarlate, sanguinolente.

On se raccroche à ce qu’on peut, un bras, une main amie, le corps inanimé d’un proche, une bête retrouvée, une cassette encore intacte, enfermant les vestiges de votre passé, la semence de votre avenir… Cnaeus se raccroche à se mur branlant, à cette barricade instable, qui clôt le mausolée où git son père, où git cette charogne, que l’on appelait Blaesus, qu’il lui faut maintenant aller chercher, extirper de ce trou, de cette tombe qu’il n’a que trop méritée. Quelques tuiles, quelques briques ont dégringolé de cette façade éventrée, comme autant de traits mortels, de projectiles mortifères. Comme autant de promesses de morts, pour le patricien qui se meurt entre ces murs, si les murs n’ont pas déjà eu raison de lui, dans leur chute. Le silence, le silence angoissant, dans ce capharnaüm,  dans ce champ de ruines, dans ce chants des ruines. La triste mélopée des mourants, des vivants, et des autres, qui vibre dans l’air, mais pas le moindre râle, derrière ces murs si frêle, si fragiles, muraille infranchissable… Et derrière, pourtant, il y a son père.

« Le toit ... Escaladons alors… Je vous aiderai. »

Il était toujours là. Loyal, fidèle à sa promesse tacite. Inébranlable, à peine étourdi par la violence de la secousse, par ces embruns poussiéreux arrachés à la terre, à cette terre brisée. Se tenant debout, quoi qu’il lui en coûte, ployant à peine face aux chocs, face au chaos. Gardant la tête froide, impavide. Agrippant les poutres de l’édifice branlant, glissant ses mains dans ses décombres, prêt, déjà, à partir à l’assaut de cette forteresse mortuaire, de ce mausolée. Ce n’était pas son père qui gisait là, il ignorait tout de cette charogne, qui se consumait de douleur… Mais il était là. Ignorant ce lâche égoïsme de la panique, cette folle volonté de sauver sa propre misérable peau. Ignorant la peur, comme Scaevola ignorait la douleur. Noble, brave comme les héros romains des temps jadis. Cnaeus ignorait tout de lui, de ses origines, de sa condition sociale. Il ignorait s’il avait été soldat au service de la République, parangon au service de quelques misérables brigands. Il ignorait s’il était esclave servile, ou citoyen libre. Peu lui importait. Lui, au moins, était là, là où nul autre n’était, là où tous l’avaient abandonné, le laissant seul, au milieu du chaos, de la mort. Le laissant seul, impuissant face à son devoir, ce misérable devoir filial… Il était là, et il l’aidait. Cnaeus n’était pas seul. Il sentit son regard, dans son dos.

« Allez-y, je suis derrière vous, je vous retiendrais si … Pensez-y fort ! Pensez à votre père qui vous attend et je vous jure que même Vulcain et pourra rien contre vous ! »

Une longue inspiration, doucereuse comme un soupir. Cette peur sourde, qui vous pèse sur le cœur, vous noue la gorge… Et puis vos yeux, qui se fixent au sommet de cette muraille, cet objectif si élevé, si éloigné, inaccessible… Mais il y avait son père, de l’autre côté, il y avait cette charogne putride, qu’il haïssait, et qu’il devait tirer  de cet amas de gravats. Alors il lui fallait plonger ses mains dan ces décombres poussiéreux, avancer sur ce monticule branlant, traître… Un pied mal assuré, posé sur une brique bancale, un pas en avant, pataud, hésitant pour ne pas perdre cet équilibre précaire, ne pas dégringoler au pieds de ces murs menaçants... Un morceau de stuc qui roule à bas, un appui, qui dérape dans les gravats… Et puis ce vertige qui vous saisit, brusquement, sans crier gare… Cette brève impression, de voir le monde brutalement tourner autour de vous, vous aspirer… Mais non, rien, tout restait identique, la poussière, le mur… Et, saturant l’air, toujours cette odeur crayeuse, ces remugles de mort… Son père. Son père, derrière cet étroit rempart, son père qui se mourrait, qui était sans doute déjà mort… Et ce regard, dans son dos, posé sur ses épaules, qui ne le lâchait pas, qui ne le lâcherait pas…

Le patricien était au pied du mur, sans la moindre retraite possible… Sans la moindre retraite, sinon cette escalade risquée. Il lui fallait encore planter ses ongles, enfoncer ses doigts dans ces failles béantes, écorcher ses genoux contre cette paroi rugueuse, s’écorcher jusqu’au sang, pour sauver l’honneur de son sang, de sa famille… Il sentait ses prises déraper, l’enduit s’effriter sous ses doigts fébriles, tremblants… Un pied qui dérape, cette douleur, le long de son tibia sanguinolent… Une brique  qui se détache, dégringole, la chute inéluctable… Ses jambes battaient le vide, il ne pouvait se raccrocher au mur branlant, agrippé par la seule  force de ses doigts torturés, martyrisés par l’aventure. Sa bouche s’emplissait de ce goût âpre et métallique, du goût du sang, qui coulait de ses lèvres écorchées, du goût de cette poussière, cette poussière qui lui irritait les yeux, l’aveuglait… Il allait lâcher, il allait tomber, ses bras trop frêles ne pouvaient soutenir cet effort… Ses muscles suppliciés crient sous la douleurs, tendus à s’en déchirer. Mais ses pieds battent l’air en vain, sans trouver la moindre prise, la moindre fissure à laquelle se raccrocher… Il faut qu’il lâche, il lui faut lâcher prise, au moins pour un instant, reprendre son souffle, réessayer… Mais non, il y a son père, il y a Blaesus à tirer de là, à sauver, s’il n’est pas déjà mort… Il ne pouvait pas se dérober à son devoir filial… Il ne pouvait pas… Et pourtant… Le découragement, ces larmes, qui perlent au coin de ses yeux…Des larmes de rage, d’impuissance… La violence de l’effort, peut-être, ou bien un grain de poussière, qui lui pollue l’œil. Il va lâcher. Cela ne sert plus à rien, de résister. Tout ça pour quoi, pour un être méprisant toute vie, pour cet être ignoble, qui se disait son père, pour un être qui ne l’avait jamais aimé, qu’il n’avait jamais aimé… Le patricien sent ses doigts céder, ses bras mollir… Il faut lâcher. Il lâche.

Non. Il se sent poussé de l’avant. Ses pieds, brusquement, rencontrent une résistance, un appui. Deux mains, rugueuses, dures à l’épreuve, qui le recueillent. Deux mains qui le poussent, l’élèvent, sans qu’il n’entende le moindre gémissement… Il bande ses muscles, tire, trouve, dans un râle, appui sur l’épaule de son compagnon, agrippe le sommet du mur… Peu lui importe la fragilité de l’édifice, peu lui importe que la muraille menace de s’effondrer, risquant de l’emporter dans sa chute, de l’ensevelir… Il lui faut passer de l’autre côté, franchir ce fatal obstacle, ce dernier espace, de briques et de stuc, qui le sépare de objectif, de son devoir…Son corps crie, gémit, proteste sous la violence de l’effort, sous la douleur qui le transperce de part en part… Cnaeus sert les dents, ferme les yeux, râle, souffre… Ses muscles protestent, hurlent… Peu lui importe, il lui faut franchir ce mur, ce rempart, cette muraille… Il tire, pousse, se hisse péniblement au sommet de l’édifice, bande ses bras, passe une jambe de l’autre côté…

La sueur se mêle à la poussière, forme un mortier grisâtre qui recouvre sa peau écorchée, se fixe à son épiderme… Son corps est perclus de douleurs, le sang coule abondamment, le long de ses bras, de ses jambes, sous ses lèvres. Le patricien n’en pouvait plus, haletant péniblement, gémissant sourdement… Le moindre souffle lui arrachait une grimace, tout bourdonnait autour de lui… Il était là, hagard, à cheval sur ce mur vacillant, avachi sur le toit crevé, sur ces tuiles qui menaçaient de chuter au moindre mouvement un peu brusque… Il l’avait fait. Jetant un regard las de l’autre côté, il aperçu, indistinctement, cette silhouette, qu’il haïssait tant, cette silhouette qui l’avait tant fait souffrir, qui lui valait cette souffrance… Pourvu qu’il soit encore en vie, pourvu qu’il n’ait pas fait tout cela en vain… Il ignorait comment il extirperait ce corps de son mausolée, il ignorait comme il le sortirait de ce caveau mortifère… Peu importait. Il était là, le cadavre tant haï. Il était là, juste sous ses yeux, à ses pieds… Enfin…

Lentement, Cnaeus se retourna vers son compagnon, vers celui qui l’avait aidé à surmonter l’obstacle… C’était à son tour à présent. Il devait le rejoindre… Le patricien se coucha sur le ventre, le long de cette toiture déchirée par les terribles secousses, tandis la main à l’homme qui se tenait à ses pieds. Il avait réussi à monter. Hisser l’inconnu serait une autre paire de manches…

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Arene
Dim 5 Jan - 15:20
Re: Le patricien, le gladiateur et le vieillard [Flashback Cnaeus & Ulysse]   




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J’avais trop parlé… L’air mauvais s’était infiltré trop profond. Je pouvais sentir des milliers d’étoiles poussiéreuses balayer mon âme. La chatouillant tentant de la faire chavirer dans une ultime toux. Je semblais ne pas pouvoir arrêter ces excès et ma gorge brûlante, semblait vouloir extirper des maux inconnus. L’air était sombre et emprunt de particules grisâtre que je tentais de chasser par des vas et viens de la main. D’où venaient donc toutes ces particules ? D’où provenaient-elles ? Etaient-elles faîtes des décombres de nos vies ? Je tentais de me maintenir droit tandis que l’ombre de nos rêves virevoltait autour de nous d’une danse mortelle. A présent que tous nos sens semblaient bouchés par cet air empoisonné, je ne pouvais que regarder, le souffle rauque, le patricien.

Mes deux mains sur la poutre, mon être tout entier tremblant du frémissement des Dieux. Nous tremblions tous les deux. Unis dans cette course folle contre la mort. Dans le floue de ma vision je le vis enfin regarder le toit avec détermination. Il n’était plus temps de revenir sur ses pas ou de changer d’avis. Je m’étais engagé dans une lutte qui me dépassé. J’allais aider un inconnu à sauver un autre inconnu. Un trio d’inconnus. Les Dieux aurait-ils pitié ou au contraire, se moqueraient-ils de nous ?

Je m’approchais avec prudence derrière lui, le suivant des yeux. Il était si frêle… Je me demandais comment il arriverait à faire face à cette ascension périlleuse. Ses mains attrapèrent finalement le mur où les secousses avaient laissé des failles. Dans cette vision grisâtre, où toutes les couleurs semblaient avoir disparues, une perça dans mon champ de vision. Le sang du patricien. Je déglutis avec fébrilité doutant soudain. Malgré toute sa détermination, on risquait de ne pas y arriver. L’homme, son père, devait déjà être mort. Comment une personne sénile et malade aurait pu survivre sous ses décombres quand nous même étions à deux doigts de se laisser choir au sol ? Comme pour appuyer mes idées, les pieds du patricien dérapèrent et brassèrent le vide avec anxiété. Il n’y avait pour point d’appui que le sol. La poussière virevolta de plus belle tandis que les jambes du patricien ne trouvaient toujours pas de refuge. Je reculai d’un pas. Il allait lâcher. S’il lâchait maintenant, il verrait que l’entreprise était impossible et alors nous pourrions encore nous mettre à l’abri… Oui, il n’était pas trop tard ! Nous pourrions courir jusqu’à la mer… Fuir Pompéi ! Un pas de plus en arrière, nous devions abandonner cette mission périlleuse. Pourquoi mettre nos vies en danger alors que les Dieux avaient tenté de nous épargner lors des premières secousses ? Pourquoi aller à la mort quand la vie nous attendait à l’horizon ? Et moi ? Pourquoi étais-je là ? Quel pion je jouais dans cette histoire ?

Soudain, une brique tombe du toit, permettant aux autres de se détacher… Je sens les forces du patricien l’abandonner après un ultime effort et sous la menace du toit, lâcher prise. Non ! J’attrape ses jambes et les poussent vers le haut. L’espoir renaissant. La vie est derrière ses murs, pas dans cet horizon invisible. J’ai été lâche et tentant d’effacer mes pensées honteuses j’essaie de le pousser un peu plus haut et un peu plus fort. Allez, attrape se toit et grimpe ! Le souffle commence à me manquer quant enfin, je sens le poids de son corps s’alléger. Il y est arrivé ... il y est arrivé ! Peut-il voir son père de là où il est ? Peut-il voir la vie ?

Une main cherche la mienne. Il l’a vu. Il a vu cette vie pour laquelle j’étais prête à l’abandonner. Les forces disparues renaissent doucement et dans une ultime quinte de toux, j’attrape cette main. Je glisse. Nos mains sont moites, glissantes. Je les essuie sur mes vêtements sans grand espoir avant de lancer une poigne de main au patricien. J’attrape sa paume avec vigueur. Cette prise assurée, je monte sur la poutre qui obstrue le passage. Bien. Ma main gauche attrape une faille qui semble stable. Je sens la peau de mes doigts se déchirer et j’esquisse une grimace. Je lance un regard à cet homme, allongé sur la toiture. Je peux lire sa détermination à vouloir me hisser à ses côtés. Néanmoins, je suis plus lourd et si je voyais cela comme une qualité et un atout je me rends compte que malheureusement les constructions affaiblies ne sont pas de mon avis. Ma main gauche un peu plus haut, proche de la toiture, je contracte mon ventre afin de hisser mes pieds sur des appuis. Je le trouve avec justesse et je n’ai pas le temps de reprendre mon souffle avant de sentir une brique lâchais sous ma jambe droite. Elle tombe. Et sous cet élan de surprise j’ai l’impression que tout mon corps va glisser avec, l’accompagnant vers ce sol dangereux. Mais non, la main du patricien est là, forte et puissante. Je la serre un peu plus et arrive à me hisser à mon tour sur cette toiture dangereuse.

La partie ne fait que commencer.

Je porte doucement ma main sur son épaule. Merci. Je regarde sa blessure, recouverte déjà par les poussières grisâtres. Puis, mon regard suit le sien et découvre un corps. Les liens du sang. J’enlève ma main de son épaule. Le corps semblait si loin, et les briques sous nos deux corps semblaient craquer doucement, mais distinctement. Il fallait faire vite, une nouvelle secousse et je ne donnais pas cher de nos deux corps. Je bougeais avec une lenteur extrême vers l’autre extrémité du toit afin de voir si un mur effondré aurait pu nous faciliter la descente. Nous ne pouvions redescendre tous les deux, c’était un risque inutile. L’un d’entre nous devait se dévouer pour descendre et tenter de faire remonter ce corps sur la toiture afin de faire le chemin à l’envers…

Je déglutis avec faiblesse, la silhouette était loin, mais je pouvais déjà voir qu’il serait malaisé de monter ce corps mourant par ici. Il devait y avoir un autre moyen de sortir. Et si il n’y en avait pas alors… Le patricien devrait faire le choix de mourir avec lui ou de le laisser sur place… Je reportais mon regard sur l’homme, le parfait fils aimant ; « je peux aller le chercher et le hisser sur le toit ». Mes paroles m’avaient demandé beaucoup d’efforts, comme si une pâte opaque et gluante s’était formée dans ma bouche. J’avais la force pour le mettre sur mon dos et le monter sur le toit, mais si il était mort c’était une autre histoire …


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Sam 22 Mar - 20:49
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Il n’y arriverait pas. Il n’y arriverai jamais. Il était trop lourd, il n’y arriverait pas. Il ne parviendrait qu’à se déchirer, qu’à s’arracher le bras. Sa peau était horriblement tendue, ses tendons hurlaient, comme si l’effort fourni s’apprêter les lui lacérer, à lui disjoindre les articulations. Il aurait voulu pouvoir se dégager, pouvoir s’enfuir, quitter le chaos de la ville en ruine, fuir la fureur des dieux et des éléments, et la folie des hommes, mais non, non. Il ne pouvait pas. Il y avait cette gaine d’acier, qui lui enserrait le poignet, qui lui tordait sa peau, qui la luit écorchait de ces ongles cours plantés dans sa chair. L’autre ne voulait pas le lâcher. L’autre ne le lâcherait pas. Il le devinait, il le sentait, dans son regard, au plus profond de ses yeux. Il se battait. C’était un athlète. Il en avait la carrure, la musculature. Jamais il n’oserait s’avouer vaincu par un obstacle aussi risible, aussi dérisoire… Mais c’était à lui de le hisser, c’était au frêle patricien qu’il était d’accomplir cet effort insurmontable, cet exploit physique. Les tuiles, les clous de bronze du toit lui déchiraient les jambes, les genoux, le ventre… Il se tordait, à s’en broyer la colonne vertébrale, pour tenter de hisser l’inconnu, le tirer à lui. La brique et le mortier labourait sa main, plantée au sommet du mur, lacérée par les échardes de ces poutres déchirées. Son bras ployait, se bandait, se contractait, tremblait violemment, tentant d’arracher ce corps trop lourd, trop imposant du sol. Son corps tout entier semblait saisit de convulsions sous la violence de l’effort, il sentait la sueur perler sur ses tempes, ruisseler le long de son bras, s’insinuer entre les doigts de l’homme… Il allait déraper, il allait lâcher prise… Non. Non, ses doigts puissants ne desserraient pas leur étreinte, lui broyant le poignet, s’agrippant désespérément à son bras trop fin, trop maigre… Il y arrivait. Lentement, l’inconnu gravissait la paroi verticale, se rapprochant un peu plus du patricien…

Le choc fut violent, inattendu. De surprise, Cnaeus avait ouvert la bouche, aurait voulu hurler de douleur… Aucun son ne sortit ne sa gorge desséchée, aucun autre son que le hurlement mutique de ces larmes qui pointaient au creux de son œil. On lui avait arraché le bras, disloqué l’épaule, broyé le coude… La violente secousse lui avait lacéré les muscles, déchiré ses tendons. Il avait été écrasé contre le toit ruiné de la cubicula, son menton avait heurté le rebord du mur, s’était déchiré sous l’impact, laissant perler quelques goûtes de sang. Il était là, comme hagard, assommé. Non. Non. Il avait tenu le coup. Sa main maintenait toujours fermement le bras de l’homme, il tenait toujours fermement l’inconnu qui pendait dans le vide, plaqué contre la paroi de briques. Qu’ils en finissent. Qu’ils en finissent enfin avec cette absurde escalade, avec ce chaos, avec la charogne de cet être abject, de son père, qui les attendait avec insolence dans ce frêle mausolée inexpugnable. Avec un râle, Cnaeus banda ses muscles, se cambra douloureusement, tira à lui son allié de circonstance. Qu’ils en finissent, peu importe la souffrance, peu en importe la peine… Qu’ils en finissent, enfin….

Il avait réussi. Ils avaient réussi. Incrédule, essoufflé, il observait cet homme, qui lui faisait face, qu’il ne connaissait pas… On aurait pu difficilement faire un couple plus improbable que ces deux qui se regardaient en chien de faïence, silencieux, à bout de souffle. Tout semblait les séparer, Cnaeus commençait à le deviner. Et pourtant ils étaient là. L’un face à l’autre. Tous les deux marqués par l’épuisement de cette escalade, couverts de poussière, la peau écorchée… Misérables. Tous les deux avaient l’air misérables. Leurs mines défaites, la sueur se mêlant au sein et à ces infimes débris qui pénétraient dans leurs chairs… Ils étaient misérables, brisés, rompus. Le patricien sentait la main lourde de l’inconnu, posée sur son épaule, ce regard fraternel qui cherchait le sien… Il ne put s’empêcher de se raidir, de se détourner pour fouiller des yeux le toit béant de la cubicula éventrée, ces ruines fumantes…

Un cadavre, là. Un corps dénudé, horriblement pâle, horriblement marqué. La peau blafarde, laiteuse, comme celle d’une patricienne. Presque transparente, striée par les dessins sinueux de ces sombres veines. Presque limpide… Tachetée d’hématomes difformes, d’ombres bleutées qui venaient meurtrir ces chairs, à fleur de peau. L’épiderme avait beau avoir été rongé, poli, creusé, tanné par le temps, par les intempéries, par la souffrance et les épreuves, par le feu et le sang, sillonné de toutes ces coupures infimes, barbelé de profondes cicatrices livides, il n’en restait pas moins blanc, blanc comme le lait, comme la chair du nourrisson nouveau né, et il s’en dégageait comme une douce lueur opaline, fragile aura dans ce chaos désordonné, au cœur de ces ruines poussiéreuses. Ce corps, si chétif, si vulnérable, c’était un éclat de lune, pâle, brisé, martyrisé, enchâssé sur cette monture de sang, de larmes, de briques réduites en poudre par la violence des convulsions du sol, de morceaux de bois arrachés, broyés en mille échardes insidieuses. A peine pouvait-on distinguer l’homme, à peine pouvait-on distinguer la silhouette de l’ancien militaire, sa puissante carrure. Ce n’était là qu’un corps anéanti, ravagé par le temps, et la souffrance. Ce n’était là qu’un bambin, un tendre et innocent bambin, roulé sur lui-même, en position fœtale, sa peau immaculée, légèrement plissée…

Cnaeus se tenait là, au dessus de ce corps inanimé, au dessus de cette pauvre et misérable créature, sans oser faire le moindre mouvement, laissant seulement ses yeux courir le long de ces replis de chair, sur cet être absurde et difforme, monstre de la nature. Comment, comment un tel être avait-il pu voir le jour, comment avait-il pu vivre, survivre ? Comment avait-il pu respirer, manger, boire… Enfanter… Il l’observait, comme fasciné. Etait-ce là la brute, était-ce là le colosse qui les avait depuis toujours maltraités ? Il lui apparaissait brusquement si petit, si vulnérable… Misérable et lamentable, une pauvre créature brisée par la vie, abandonnée par les dieux, et ignorée de la compassion des hommes. Avait-il été toujours aussi maigre ? Sa peau était tendue sur sa carcasse, presque déchirée par les crêtes saillantes de ses os, et pourtant elle parvenait à se plisser en multiples rides, creusées par la marée du temps, et pourtant, elle parvenait à se tordre autour de ses multiples blessures, de ses multiples cicatrices blafardes. Il n’était rien. Il n’était rien cet être lamentable, perdu au milieu de ses soieries écarlates, inconscient au milieu de sa ruine, gisant dans la poussière. Un monstre, une atrocité difforme de la nature égarée au cœur du chaos. Il lui avait toujours être un dieu terrible et cruel, venu de quelque barbare contrée, Cnaeus ne voyait plus en cet amas de peau et d’os qu’un cancrelat répugnant, misérable, qu’il eut volontiers écrasé. Et pourtant, il était le fruit de sa semence, il était son fils, à lui… Lui

« Je peux aller le chercher et le hisser sur le toit »


Cnaeus avait suivi l’exemple de son allié, avait rampé précautionneusement, se tordant à la manière d’un lézard, cherchant les points d’appui les plus sûrs. Il sentait le bois, craquer douloureusement, comme un long râle d’agonie, qui s’exhalerait de la frêle structure sur laquelle ils se trouvaient, de cette fine toile qui, si elle se crevait, signifiait leur perte à tous deux. Il entendait ces cris de souffrance, ces sinistres gémissements qu’il réveillait au moindre de ses mouvements, au moindre geste venant de part… Comme si ces mille menaces plaintives lui annonçaient qu’il n’était pas le bienvenu en ces lieux habituellement réservé à de plus frêles créatures que lui, comme si elles lui prédisaient quelque funeste destin… Mais la mort l’entourait déjà, les berçait tous deux dans ses bras funèbres, ils avançaient tous deux dans cette atmosphère viciée, dans ces exhalaisons macabres qui n’avaient rien à envier aux putréfactions du Styx. Il sentait ces clous, ces crochets sournois lui déchirer les paumes, lui labourer les genoux. Il sentait ces douleur sourde et piquante suinter le long de ces multiples plaies, de ces multiples entailles, lui traverser le corps en un vague et lancinant courant, vibrer sur sa chair dénudée, piquée de larmes sanglantes. Il lui semblait avoir été écorché vif par cette épreuve, d’avoir été lacéré par ces cent griffes de bois, de brique ou de bronze. Il saignait, lui semblait-il, mais une épaisse croûte de poussière couvrait ses plaies, l’assaillant de ses morsures insidieuses, se coulant dans les moindres replis de sa peau crevassée. Il sentait ces tuiles de terre cuite se briser se défaire sous son poids, sous sa progression, crever la frêle structure, glisser en bas de la toiture. Il sentait ces écailles se déchausser une à une, alors qu’il rampait méthodiquement, se dérober sous lui, dépareillant le fragile édifice, menaçant à chaque fois de l’entraîner dans un piège fatal, dans une de ces fosses mortelles, semblables à celles que creusaient les légions romaines en campagne. Son père lui avait à maintes reprises raconté les histoires de ces barbares montant à l’assaut, brusquement engloutis dans les tréfonds mortifères de cette terre sournoise, gueulant leur agonie, terrorisés face à la mort qui leur arrachait les tripes, face à ces soldats impavides qui les observaient derrière leurs fines fortifications. Mais c’était lui qui a présent risquait la chute fatale, lui qui, désespéré, montait à l’assaut de cette fortification risible, sous les ris du destin, qui les observait tous deux, ramper misérablement, de sa face goguenarde.

Non, il avait réussi, il se trouvait au bord du gouffre, aux côtés de son athlétique sauveur, scrutant le vide qui menaçait de les engloutir, au creux duquel se trouvait la répugnante charogne… Il n’avait pu que hocher la tête face à la proposition de son compagnon d’infortune, haletant, incapable de parler. Une vague nausée s’était emparée de lui, sans qu’il ne puisse déterminer si était due à l’épuisement qui le gagnait, ou à cette odeur pestilentielle qui s’engouffrait dans leur gorge, emplissait les poumons de cet air fétide. Sa jambe gauche l’élançait, s’engourdissait, traînant un peu trop chaque fois qu’il voulait la ramener en avant. La bouche pâteuse, il observait l’homme s’approchait toujours plus de ce gouffre qui crevait la toiture, la seule voie de salut visible pour la charogne répugnante de Blaesus… De son père… Tremblant, il se glissa lui aussi au plus près de l’abysse, pour mieux voir ce chaos qui menaçait de les engloutir tous les deux, ce qui avait été la cubicula de son père, ce mausolée aux parois écarlates où il avait si longuement veillé, s’emparant progressivement de toutes les forces vives de sa gens, s’attribuant toutes les responsabilités et tous les pouvoirs de son sang… Doucement, il posa sa main sur le bras noueux de son compagnon, lui désigna l’absurde silhouette de ce qui avait été son père :

« S’il n’y a pas d’autre moyen… »

Sa voix était rauque, presque un râle s’exhalant péniblement de sa gorge irritée par ces fines poussières qu’ils respiraient.

« Déchirez ses draps, faites en une corde… »

Il tenta de s’éclaircir la voix, fut saisie d’une quinte de toux. Il n’était rien, rien de plus qu’une misérable créature, une frêle bête saisie dans les rets du destin, se débattant désespérément. Il se senti brusquement impuissant, enfermé dans un corps trop maigre, malingre, incapable de faire face aux coups de la vie, soudainement dénudé par cette épreuve. Tout lui semblait perdu alors même qu’il ne se heurtait qu’aux murs de sa propre villa… Il ne faisait que se débattre face à des briques muettes, d’austères poutres grinçantes, et ne parvenait pas même à surmonter l’épreuve… Il était seul, désespérément seul, et perdait toute emprise sur ce monde qui l’environnait, ce monde qui avait été le sien, depuis sa naissance, son monde, son monde à lui… Il perdait brusquement tout ce pouvoir qu’il avait patiemment cultivé, tissant ses projets dans l’amertume de son enfance, dans la pénombre viciée de cette chambre qui menaçait de l’engloutir… Il était là, misérable volatile, coincé sur ce toit, tremblant, toussant, sur le point de vomir, de larmes de souffrance, de suffocation, perlant au coint de ses yeux… Il était là, impuissant, désemparé face à ce vaste monde qui l’encerclait, qui se dérobait sous lui, qui s’apprêtait à l’engloutir comme le dernier des misérables… Un vulgaire clou, un simple morceau de bois pouvaient causer sa perte, à lui, lui qui ambitionnait de…Il ne pouvait rien, il n’arriverait jamais à rien, lui qui n’était pas même capable d’accomplir le devoir de son sang, au sein de sa propre villa… Pompéi brusquement lui semblait hostile, monstrueuse, terrible et obscure déesse pouvant le briser à n’importe quel instant, lui, le misérable mortel, lui dont le sang était marqué d’infamie, et dont les forces ne valaient pas celles du moindre corbeau, pas même bon à se repaître des chairs des morts… Comment pouvait-il encore espérer… Il était là, au bord de l’abysse, au bord du gouffre, contemplant la vacuité ténébreuse qui s’offrait à lui, à cette lupa qui lui tendait ses bras tentateurs pour l’étouffer d’un sommeil sans rêve, pour l’emporter jusqu’au bout d’une nuit sans lendemain… Il voyait là son avenir, brisé par les rocs du destin, lancé par les courants de la fortune sur ces sinistres écueils… Il n’était rien… Il n’était plus rien, plus rien du tout… Qu’un misérable être rampant sur un toit, impuissant, traître à son sang, traître aux siens, incapable à jamais de laver son honneur… Il finirait là, la nuque brisée dans sa chute, étalé dans ce mausolée vicié, livré en pâture aux mouches à viande… Il voyait déjà Publicola s’enquérir : « A-t-il hurlé dans sa chute ? On a manqué là l’inespérable occasion de découvrir le timbre de sa voix ! » Il le voyait déjà s’esclaffer sur sa tombe, trinquant à la santé des Loreii, s’exclamant joyeusement : « Te voilà plus bavard que jamais, Tacitus, à la hauteur de ton père ! » Son regard se durcit.

« Je le hâlerai jusqu’au toit, s’il n’y a pas d’autre moyen. Allez. »

Il observa l’imposant stature de son allié se ramasser au bord de ce trou sinistre, prêt à entamer sa descente, déclara simplement, d’une voix sèche :

« Merci. »
Arene
Mar 1 Avr - 21:35
Re: Le patricien, le gladiateur et le vieillard [Flashback Cnaeus & Ulysse]   




Ulysse
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« Merci »

Merci… Mes yeux qui jusqu’alors étaient sur la charogne que je devais sauver ou plutôt récupérer se posèrent sur le patricien. Il n’était que crasse et souffrance et plus rien ne brillait chez mon riche interlocuteur… Plus rien. Sa maison n’était plus et lui il n’était qu’une ombre qui s’agrippait difficilement au bord d’un toit fissuré pour affronter la mort.

Il semblait comme ce monde. Anéanti.

Peut-être était-ce ce regard, cette détermination lumineuse qu’on pouvait lire sur son visage qui me poussait à braver la mort… Ce regard lumineux qui semblait descendre comme une colonne de grâce vers son géniteur. Au milieu de la noirceur, des débris et de l’horreur de ce monde une étrange tâche blanche se détachait dans ce vide ténébreux : un corps. L’être semblait irradier sous la lumière aimante du regard de son fils. Je fermais un instant mes yeux piquants de mille particules de poussière grisâtre. Merci… Si j’allais ce corps, cette lumière peut-être étais-ce la clef du pardon paternel. De mon pardon. La grâce lumineuse sembla alors s’emparer de ma vision à moi aussi.

Il fallait descendre maintenant.

Je toussais dans un dernier râle, le corps fébrile à l’idée de pouvoir mourir sans avoir combattu. Sans honneur.

« N’as-tu donc aucun honneur pour aller courir la catin nuit après nuit ? »  

Je reculais doucement vers un endroit où les débris d’un mur avaient formé un monticule. Il me serait plus facile de descendre. Dans une contorsion je me retournais afin de laisser tomber mes jambes. Habilité. Maintenant il fallait penser comme Ulysse, avec ruse. Une fois mes pieds assez stables, je lâchais le toit de mes mains ouvertes de plaies déjà jaunâtres et lançais un dernier regard au fils prodigue. Je ne voyais qu’une mince silhouette, noire et floue. Il semblait ondulé à force des râles de vents : nos corps étaient-ils en train de se décomposer eux-aussi ?

Je m’accroupis afin d’observer le chemin le plus sûr à emprunter. Mon être entier souffrait. Mes yeux n’apercevaient pas la moitié de ce qu’ils auraient du… Ma main se porta à une pierre puis une autre et petit à petit je commençais la descente infernale. La descente mortuaire. On disait que seules deux personnes étaient allées aux Enfers et en étaient revenues… Dans le brasier un frisson s’empara de mon corps. Allons Ulysse ressaisis-toi! Mes pieds suivent mes mains vers les noirceurs des antres de la terre... Pendant de longues minutes je tâtonne à la recherche de prises avant de laisser mes pieds descendre un peu plus...

Une prise lâche. Je glisse.

« Kaeso ! Kaeso !  »

J’entends la voix aimante de ma mère et je souris. Mère… J’avance ma main vers ses cheveux tentant d’attraper un soupçon de son parfum… mais quand je porte la main à ma bouche il n’y a que cendres. J’ouvre des yeux larmoyants. Le cauchemar n’est pas terminé. J’ai du tomber. Appuyés sur mes deux avant-bras je tente de me relever avant de me relaisser tomber dans un spasme de douleur. Grimaçant, je referme les yeux.

Je préfère mourir.

Pourquoi affronterais-je ma mort pour aller l’attraper de mes deux bras ? Pourquoi ? Pour rien. Pour de la poussière, du sang et des larmes.

La beauté de ce monde n’est plus.

Mes yeux fermés je tente de percevoir ma mère à nouveau, je vais lui prendre la main et partir avec elle. Qu’importe où elle m’emmène tant qu’elle m’emmène loin d’ici, très loin ! Mais mes yeux fiévreux ne la perçoivent plus. A la place, une jeune femme sourit, elle semble m’observer de toute sa hauteur. D'un air absent et enjoliveur, elle prononce des mots que je ne peux comprendre. Ma bouche assoiffée tente de l'imiter, mais sans succès. Je ne peux parler. Alors elle me tend la main, une main si blanche… « Tu as promis de venir me chercher… » Je laisse échapper un soupir douloureux et lui tend ma main.

Je suis à nouveau debout.

Mon être tangue.

Le monde de mes rêves n’est plus.

Je porte une main à ma tête, j’aurais juré qu’elle était là… Je titube avec douleur sur moi-même pour chercher la jeune plébéienne… Mais le monde est sombre. Il n’y a rien. Non il y a lui. Lui.

Un pas après l’autre je m’avance vers le pater.

L’espace se fait soudain pestilentiel. Je tousse à m’en décoller les poumons. Par Tertius il me semble que mes pores s’infectent de cette odeur meurtrière!

Je crache le peu de salive que je réussis à procurer comme pour extraire l’exécrable poison.

L’homme semble dormir d’un sommeil profond si bien que ma main se porte à son épaule pour tenter de le secouer doucement. Un râle profond, un murmure s’échappe de sa gorge desséchée. Il n’est pas mort. Presque pas. Que faire de cet être en voie de passé de l’autre côté de monde?

Je relève le regard vers le Ciel, le fils doit se trouver quelque part. Je ne peux pas le voir. Il m’est invisible. J’aimerais crier mais ma gorge est trop sèche… L’air est tant opprimé qu’il me semble même difficile de réfléchir. Et cette tête qui me lance des douleurs fulgurantes !

Ulysse… Ulysse… Ulysse… Réfléchit comme ce héro au lieu de te comporter comme un pleutre !

« Vous sortir. »

Les seuls mots que je puisse prononcer.

Mes mains obéissent alors à des commandes imaginaires, je déchire avec mes dents le drap de lin de parts et d’autres du malade. Lanières faîtes j’entreprends de l’attacher, je le ficelle comme j’ai vu mon père ficeler ses plus belles marchandises : avec soin.

De père à fils.

Je crache à nouveau, par Pluton je jurerais que la maladie est entrée dans ma bouche ! La mort.

J’inspire.

Il me faut un cordage… Un cordage… Je tire avec violence un drap qui se tient aux côtés  de l’homme, mi mort. Je continue de déchiqueter avec mes dents des lanières afin de pouvoir assembler de longs morceaux. Si l’ensemble tient au poids du malheureux c’est un miracle.

Le cordage prêt j’entreprends de nouer le malade à la corde de la vie.

Ma gorge brûlante, je tente de sortir un cri… mais rien ne sort. J’inspire profondément, toujours plus profondément pendant de longs instants et enfin j’entends une voix rocailleuse qui s’élève d’entre les abysses :

« PRET ! »

Je prends le cordage de fortune entre mes mains moites. Je le lance avec force, elle semble fouetter l’air, mais pas assez : elle redescend. Ma main frappe le lit avec un excès de rage : tant que la charogne reste ici : moi je me meurs ! Je frotte mes mains contre la poussière des briques et réitère le lançage.

Elle ne redescend pas.

Je soulève alors le frêle corps du pater entre mes mains, en attendant qu’il s’élève vers les cieux…qu’il s’élève vers son fils, le bien aimant… Je sens la colonne de grâce qui me relie au patricien. La lumière va sortir des abysses pour se propager vers le monde…

Tandis que je sens que le patricien soulève doucement et péniblement le cordage, j’entends le drap craqué sourdement… Mais le corps se fait plus léger d’instant en instant…

L’amour d’un fils.

« J’aurais aimé te sauver père. Moi aussi j’aurais aimé être ce fils. Si tu me pardonnes fait moi sortir d’ici, fait moi vivre… et je te promets que des Champs-Elysées tu seras fier de moi ».


Ne parie jamais contre moi,
à moins d'envier mon sort.


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Le corps massif bascula au dessus du vide, lentement, précautionneusement. Il avait étudié avec soin sa route, le chemin à emprunter ; il choisissait maintenant prudemment ses prises. Lentement, il s’était détaché du bord du gouffre, rampant sur les tuiles brisées, jusqu’au bout de ces poutres déchirées. Il n’y avait rien, il n’y avait presque rien entre lui et ce sol qui, quelques mètres plus bas, semblait l’appeler. Il flottait, quelque part dans cet air poussiéreux, défiant la terre de chercher à l’engloutir. Il avait passé une jambe, au dessus de ce rebord branlant, le reste du corps avait glissé à sa suite, tandis qu’il s’agrippait toujours à une tuile, une poutre, on ne savait exactement. L’ombre crayeuse semblait décidée à le happer ; on voyait disparaître progressivement la stature massive du romain, son torse musclé, parfaitement dessiné, basculant dans le vide. L’avant-bras toujours posé sur le toit, les traits crispés par l’effort, par la peine, il balançait son corps, cherchant à trouver dans ce mur, en contrebas, quelque point d’appui, la moindre encoche au creux de laquelle il pourrait placer son pied. Son visage semblait avoir pali, sans que l’on puisse déterminer si la poussière de plâtre en suspension dans cette atmosphère saturée en étant l’exclusive cause. Sa peau râpait contre la terre cuite, il se laissa couler un peu plus profondément dans la chambre du patricien, son corps tendu au dessus du vide, rattaché à quelques frêles prises seulement par la force de ses membres. Une de ses mains se leva, hésitante. L’on n’aurait dit un frêle oisillon, tentant de prendre son envol, s’élançant timidement, sans même savoir battre des ailes. Ses doigts étaient écorchés jusqu’au sang, de profonds sillons labouraient le creux de ses paumes. Et puis ce bras à son tour fut englouti par l’ombre, et progressivement, Ulysse s’effaça aux yeux du patricien.

Cnaeus observait avec attention la descente, le ventre serré par il ne savait quelle appréhension. Craignait-il que l’inconnu ne chute, craignait-il sa mort ? L’homme semblait suffisamment adroit pour survivre à cette descente délicate, ses mouvements trahissaient une connaissance profonde de son propre corps, de ses capacités physiques. Il était aussi dur et sec qu’un soldat, aussi souple et agile qu’un gymnaste. Il pouvait bien sûr faire un faux geste, ou être trahi par une prise traîtresse, par un éboulement meurtrier. Mais que lui importerait sa mort ?  Il ne pouvait pas être attaché à lui, il ne pouvait pas s’être attaché à cette imposante silhouette qui se découpait, sombre, au milieu de ces nuages de poussière. Mais il suivait le moindre de ses gestes, retenant presque sa respiration. Il ne quittait pas du regard ces doigts crispés sur  leur prise, repliées comme les pattes d’une araignée, jusqu’à en devenir blanchâtres. Il suivit ce bras passer le rebord de la toiture crevée, vit avec anxiété disparaître son compagnon, le suivant dans sa descente. Doucement, il rampa davantage vers le bord de ce gouffre, au risque de basculer dans le vide, au risque de faire s’effondrait sa frêle aire, et de les emporter tous les deux vers une chute funeste. Il le revit apparaître, ombre grise se fondant dans la pénombre de la salle, recroquevillé contre ces murs d’écarlate, maintenant lacérés de larges déchirures pâles. Il ne voulait pas le perdre de vue, il se crevait les yeux à l’observer ainsi, malgré ces grains de poussière qui le brûlaient, lui déchiraient le globe oculaire, maintenant injecté de sang. Sa vision se brouillait, inondée par ces larmes qui tentaient tant bien que mal de soulager l’inflammation. Il ne détournait pas le regard. Son destin était lié à ce corps, suspendu au dessus du vide, qui se glissait avec une lenteur infinie vers le sol jonché de détritus.

Un pied qui se lève, se détache prudemment de la paroi. Le voilà qui se balance un peu, le long du mur, cherche une prise, un peu plus bas. Tout le corps bascule précautionneusement vers le bas, progressant lentement vers le bas. Les orteils, blancs de plâtre et de poussière, tâtent un peu la voie, cherchent un point où se poser.  Là. Voilà, ici. Cnaeus suit du regard la silhouette de l’inconnu, qui balance son poids vers son nouvel appui, éprouve cette nouvelle prise. Elle a l’air solide. Il voit une main se décrocher à son tour,… Un cri sourd, étouffé. Comme sous un choc, les poumons se vidant de leur air. Avec une horrible précision, le patricien voit l’enduit du mur s’effriter, le pieds d’appui de l’inconnu déraper violemment, tentant de gratter la paroi, de battre l’air, en vain. Comme sous l’effet d’un spasme, ses muscles se contractent, son corps tout entier se retrouve projeté contre le mur, le heurte violemment. Ses doigts se crispent, tentant de garder leur prise, le choc le laisse inerte. Cnaeus voudrait crier, il ouvre grand la bouche, inspire, tousse violemment, crachant, haletant. Il a l’impression qu’une patte griffue lui déchire les poumons, il n’en peut plus, un voile sombre se forme devant ses yeux, tout est brouillé. A peine peut-il percevoir ce corps puissant dégringoler, sombrer dans le vide. Ce n’est rien qu’une silhouette grise, aux contours brouillés, qui glisse vers le sol, rapidement, trop rapidement… Cnaeus en a conscience, ses doigts se crispent sur le rebord du toit, mais son corps est saisi de convulsions, il ne peut rien, il ne peut rien faire pour l’inconnu. Il s’agrippe à ce qu’il a sous la main, haletant, voudrait tendre la main, mais cela ne sert à rien, cela ne servirait à rien… L’homme est trop loin, il git déjà sur le sol. Immobile. Inconscient, semble-t-il.  

Cnaeus reste-là, immobile, hébété. Que faire, que faire… Il restait là, sans bouger, regardant désespérément le corps musclé, finement taillé, étendu sur les gravas, sur le ventre. Toute sa force, toute son agilité ne lui avaient servi à rien. Le guerrier avait été terrassé, appelé par la terre meurtrière. Il gisait là, ce tragique antonyme d’Antée, vivant tant qu’il ne touchait pas le sol, vaincu par celui-ci. Et le patricien était là, au dessus de lui, impuissant, abruti. Il ne pouvait que le regarder il ne pouvait que regarder cette silhouette immobile, allongée au pied du lit de son père, comme un serviteur que l’on aurait exécuté pour l’accompagner dans l’au-delà. Il embrassait toute la chambre du regard, et il lui semblait plonger dans quelque rite barbare, quelque rite oriental… Son père était là, blanc, livide, étendu dans son lit, au milieu de ses soieries écarlates, de ses coussins aux fils d’or. Il régnait, roi mort, il régnait en maître sur ce mausolée, allongé en son cœur, comme Pharaon dans son tombeau. Et son trésor semblait avoir été abandonné avec lui, disposé autour de lui, vasques précieuses et riche vaisselle, et toutes ces lampes à huiles, brisées sur le sol, et tous ces riches bibelots, splendides dans leur inutilité. Au pied du lit, ce coffre, savamment ouvragé, compagnon d’un futur voyage sans retour.  Et puis là, victime sacrifiée, pour son service… Il ne bougeait pas, respirait-il encore ? Le silence, le silence assourdissant… Le patricien restait là, le sang lui battant aux tempes… Il entendait nettement son cœur battre, résonner dans son corps, ses oreilles vibraient, et il ne bougeait toujours pas, il restait désespérément silencieux, la bouche entrouverte, regardant, regardant toujours… Il dominait le corps de l’inconnu, de sa position. Celui-ci semblait ramper vers lui, implorant, et lui le dominait, terrible, du haut de son promontoire, et il le regardait sans exécuter le moindre geste… C’était lui, lui qui l’avait tué, lui qui l’avait sacrifié, pour son père, pour ce rite funéraire barbare…  C’était lui, le grand prêtre de cette cérémonie…

Un mouvement. Un mouvement faible, presque indécis. Il essaie de se relever, tremble, s’effondre. Ne bouge plus. Cnaeus reste immobile, fixant  résolument l’homme étendu sur le sol. Il vit. Il ne sait pas si c’est une bonne nouvelle. N’y avait-il pas assez d’un seul estropié dans cette chambre… Non, il se relève, faible, titubant… Il semble marcher comme dans un rêve, dans la salle en ruine… Semblable au guerrier vainqueur errant à travers le carnage du champ de bataille, semblable au gladiateur victorieux, égaré sur le sable gorgé de sang de l’arène. Lentement, il se dirige vers le cercueil rougeoyant de Blaesus, contournant ces débris qui jonchent le sol. Les deux hommes sont là, l’un se rapprochant de l’autre, et Cnaeus est là, qui observe le spectacle, l’inconnu s’approchant progressivement de l’ancien militaire. Ils sont là, et tout semble les opposer… Le patricien est là, qui voit l’homme imposant se diriger vers cette charogne racornie, le premier debout, droit, puissant, le second alité, brisé par son empoisonnement, le visage tordu, défiguré par la souffrance, recroquevillé sur lui-même. Et l’inconnu est là, qui se penche vers le vieillard comme un dieu se penche vers un pauvre mortel, pour le soulager de ses souffrances. Il lui murmure quelques paroles inaudibles, son corps recourbé au dessus de celui de Blaesus. De sa position, Cnaeus ne pouvait distinguait ce qu’il faisait. Il ne pouvait qu’attendre, attendre encore, condamné à être impuissant, condamné à n’être que le spectateur de ce maussade sauvetage, condamné à ne respirer que la poussière et cet air putride, sans pouvoir s’y dérober ni même faire le moindre mouvement. Il ne pouvait que donner son aveugle confiance, à celui qui pouvait tout aussi bien être un misérable, un voleur, un scélérat, esclave marron ou métèque meurtrier… Mais il l’avait accompagné jusqu’ici, il l’avait aidé, pourquoi le trahirait-il, à présent… La main du patricien s’attarda sur une tuile descellée, l’agrippa. Si jamais… Non. C’était absurde. L’homme était déjà en son pouvoir, à partir du moment où il avait accepté de l’aider. A quoi bon l’assassiner, quoi qu’il fasse ? Il lui serait toujours plus utile vivant, il en avait la certitude…

« PRET ! »

L’homme était revenu vers lui, tenant quelque chose entre ses mains, quelques pièces de tissu déchiré. Un cordage, un frêle cordage qu’il avait lui-même noué, déchirant les draps du vieux patricien de ses propres mains, de ses propres dents… Un simple ruban, une simple étoffe, si fine… Un fil de vie, qu’un simple frottement pouvait déchirer, qu’un simple courant d’air pouvait disperser… Comment l’existence de Blaesus pouvait-elle dépendre de cette corde improvisée ? Il suffisait d’un rien, pour que le pire arrive… Pouvait-elle au moins supporter le poids du patricien agonisant ? Rien n’était moins certain… Les nœuds paraissaient lâches, le tissu, fragile. L’homme avait réussi à le déchirer en quelques instants… Mais ils s’avançaient déjà, sûr de lui-même, il marchait au patricien, la mine résolue, le fatal paquet pendant, ballant, dans ses bras. Il croisa son regard, il lui semble, mais cela ne suffisait pas à le rassurer… Peu importait. Peu importait à présent, il était bien trop tard, trop de temps s’était écoulé, depuis qu’il avait fait cette funeste rencontre… Pourquoi ne s’était-il pas enfui ? Pourquoi n’avait-il pas pris la fuite, comme tous les autres… Tant pis, tant pis. Seul le mouvement comptait. Il tentait, dans un geste héroïque, de sauver son père, et cela suffisait. Peu importait le reste. Le bras de l’inconnu balaya l’air, traça un long cercle. Dans un mouvement aérien, le cordage s’envola, se déploya, lentement, presque délicatement. Cnaeus voulu tendre la main, lâcha la tuile qu’il serrait jusqu’alors dans son poing, failli basculer dans le vide. Un instant, tout sembla s’arrêter en lui. Son cœur semblait s’être éteint, tandis qu’une étrange sensation lui déchirait le ventre. Il ferma les yeux. La peur. La maudite peur. Il raffermit sa prise sur le bord de la toiture défoncée, légèrement tremblant, se repencha en avant.  L’homme avait repris sa place. Lui relançait le cordage. Ses doigts se refermèrent sur l’étoffe fine, il ramena vivement sa main vers lui-même, serrant le bout du cordage contre sa poitrine. Un instant, alors qu’il effleurait le tissu, il lui semblait avoir bondi dans le vide, avoir flotté quelques instants, loin de tout ça. Il serra instinctivement la mâchoire. Qu’il cesse donc d’avoir peur, et qu’il ôte ce fichu cadavre hors de ce maudit trou…

Lentement, il se mit à tirer à lui le cordage, avec appréhension. Il ne fallut pas longtemps avant que l’étoffe ne se tende. Alors, calant un genoux contre une tuile, relevant l’autre jambe pour pouvoir se dresser au dessus du gouffre, il se mit à hâler à lui ce père infâme, cette mauvaise plaisanterie de la nature. Ses membres trop fins tremblaient sous l’effort, mais dans un mouvement régulier, implacable, il continuait, sans ciller, à tirer à lui cette corde improvisée, la laissant s’enrouler progressivement à ses côtés. Peu lui importaient les craquements sinistres qu’il percevait nettement, il tirait, il tirait, inlassablement. Ses mains fines, pleines de poussières, ne laissaient pas l’étoffe glisser entre ses doigts, et droit comme un légionnaire, il semblait tirer on ne savait quelle force de sa froide résolution. Il fallait que cela fut fait. Il le fallait, il s’était engagé. Et il tiendrait sa parole, il tenait toujours parole.  Il fallait que cela fut fait, et cela fut. Il vit émerger la tête livide de Blaesus, là, juste sous lui, juste sous ce rebord tranchant… Alors, s’enroulant le cordage autour de la taille, il se pencha en avant, au dessus du vide, et passa ses mains sous les épaules de son père. Le vieillard lui paraissait tellement léger… Ce n’était plus qu’une charogne vidée de ses tripes, ce n’était plus que quelques os, recouverts de cette peau usée, ridée, lâche. Alors il le déposa là, sur le toit, sur la tuile crue, et le regarda.

C’était lui. C’était lui, son père, cet être ignoble et répugnant. Il semblait si faible, si démuni… Rien de plus que le cadavre d’un nourrisson mort-né, horriblement fripé, singulièrement livide… Non. Il n’était pas mort. Il vivait. Il respirait, et cela résonnait comme un sinistre sifflement, ou comme un lent râle d’agonie… Cnaeus s’était levé. Il se tenait là, debout sur le toit, et dominait Blaesus. Il le couvait du regard, l’examinait, avec intérêt. Etait-il vraiment son père ? Il avait beau chercher, il ne se voyait que peu de traits communs avec cette bête livide, étendue à ses pieds… Etait-il donc aussi ridicule, aussi méprisable, aussi pathétique que cet être là ? Oh, certes, ils partageaient tous deux une même violence, et une même haine… Mais Blaesus n’était qu’une brute sans la moindre réflexion, une bête poussée par ses instincts primaires, tandis que lui, lui restait froid, méticuleux, calculateur, toujours… Non, il ne saurait se comparer à son propre père. Il n’était pas son père. Il n’était rien, rien d’autre qu’un chiffon informe, ridicule, que Minor finirait bien par achever. Rien d’autre qu’un torchon qui portait son nom, son nom à lui, Cnaeus Loreius. Ce n’était qu’à cela qu’il devait sa survie… Peut-être tenait-il plus de sa mère. Peut-être… Elle s’était effacée de son esprit, avec le temps. Tout juste pensait-il à elle en honorant ses ancêtres. Non. Cela ne se pouvait. Jamais il ne se reconnaîtrait Pompeius. Jamais. Publicola avait répudié sa tante en insultant son mari. Ils n’étaient pas des Pompeii.

« Belle journée, Blaesus ? »

Cnaeus s’était adressé à voix haute à son père. Sa voix se faisait aigre, violente, alors que, gisant sur le dos, le vieux patricien restait étendu, immobile. Le soleil brillait ? derrière son fils, et lui restait là, brisé, dans son ombre. Un long gémissement montait de cette gorge blanche et ridée, une bave rose dégoulinait de ses lèvres. L’entendait-il ? Cela paraissait peu probable, et pourtant, Cnaeus l’espérait violemment…

« Quelle misérable sangsue tu fais… N’en as-tu pas assez de boire le sang de ta propre famille, larve infâme ? »

Il ne savait pourquoi, les mots lui venaient facilement à l’esprit, et sortait tout aussi naturellement de ses lèvres desséchées. Peut-être était-ce la haine, qui lui dénouait la langue, qui le faisait sortir de sa réserve habituelle. Il jouissait de l’instant, comme d’autres jouissait de l’ivresse que leur procurait l’alcool.

« Tu craignais que Publicola ne vienne t’achever un jour ? C’est ta fille qui t’as assassiné, Blaesus, ta fille… Te croyais-tu vraiment assez digne d’attirer l’attention de Lucius Pompeius ? Tu n’as jamais été qu’un pourceau inutile, de toute ton existence… »

Il s’arrêta un instant, goûta à ce silence qui se dressait entre eux deux, engloutissant ce corps ridicule de tout son mépris, de tout son ressentiment…

« Pauvre imbécile, s’imaginer occuper une place primordiale dans l’esprit de Lucius Pompeius… Tu n’es qu’un rustre crétin, une brute sans esprit… Quelle chance te croyais-tu face à lui ? Il a toujours été là, arrogant, sur son trône… Et il est près à rester là encore longtemps… Pourquoi crois-tu que tous viennent ployer l’échine face à lui ? Pensais-tu qu’il y avait en cette cité d’homme assez habile, assez puissant pour le détrôner ? Il les a tous possédés, tous, jusqu’aux plus grands… Il s’est montré supérieur à tous… Tu veux savoir pourquoi ? Pour la simple bonne raison qu’il l’est… Il les domine tous... Absolument tous… »

Voilà ce que son père n’avait jamais compris, ou n’avait jamais voulu comprendre. Cnaeus le savait, naturellement. Publicola avait beau n’être qu’un bellâtre arrogant, il était bien trop habile, bien trop intelligent pour qu’on puisse le renverser ainsi… Qu’avait donc espérer Blaesus en se dressant face à lui ? Jamais Cnaeus n’avait pu comprendre cette larve répugnante, qui lui servait de père. On ne se dresse pas ainsi face à un ennemi quand on ne peut l’abattre… Mais Publicola était mortel, et son arrogance le perdrait.

« Le vent tourne, pourtant. Les temps changent, et je tuerai Lucius Pompeius. Mais tu seras déjà mort. Pas par mon fait, et pas aujourd’hui. Mais peu importe. Tu n’es déjà plus rien. C’est moi qui dirige notre sang désormais. Et demain… »

Il songea brusquement à l’homme, qui restait en bas. Avait-il entendu son monologue ? C’était peu probable. Peu importait, de toute façon. Il lui appartenait, il était sous son contrôle, à présent que Cnaeus lui était débiteur. Lentement, il marcha vers le bord du toit effondré, aperçu en contrebas l’inconnu, qui semblait l’attendre.

« Il vit » annonça-t-il.

Et, d’un geste ample, il lui lança une extrémité du cordage improvisé.

« Ne tirez pas trop dessus. Vous ne faites pas son poids. Tout au plus puis-je vous faciliter votre escalade… Courage, citoyen. Nous en avons presque fini avec cet enfer. »

Il ne savait pourquoi il l’avait appelé citoyen. Il ignorait s’il était homme libre ou servile, romain ou métèque. Peu lui importait.  Il avait, dans sa manière d’être, de se tenir, dans sa prestance, le caractère d’un romain, d’un de ces antiques romains, du temps des combats de la République. Peu importait. Ce n’était qu’un détail, après tout. Le plus important restait de le tirer hors de ce trou. Et le plus vite serait le mieux, il était certain que son compagnon partageait son avis.
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