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 Seule reste à nue la cruauté dans le ressac des sentiments - Themis, Ausonius Niger et Ricinus

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Message(#) Sujet: Seule reste à nue la cruauté dans le ressac des sentiments - Themis, Ausonius Niger et Ricinus Lun 13 Avr - 23:34

L'eau coulait le long de son corps, caressant la moindre aspérité de son corps, glissant sur le fil de sa peau, clapotant doucement au gré de ses mouvements. Le sel marin le dévorait, mordant férocement la moindre de ses plaies, comme rongeant ses chairs à vif, s'incrustant à son épiderme à travers la crasse et les poils. De temps en temps, il pouvait sentir la caresse gluante d'une algue, dérivant au gré des courants marins jusqu'à se perde, froide comme un poisson crevé, contre sa peau, capturée par les longs filets sombres de sa barbe, de ses poils. Ricinus s'en débarrassait alors, peut-être plus pour ne pas ajouter à cet écosystème qui peuplait déjà son être que par simple dégoût. Il avait connu bien pire, rampant dans les immondices pour chercher sa pitance quotidienne. L'odeur alcaline de ces cadavres marins ne le gênait pas, au contraire. De toute façon, il puait déjà le poisson pourri, et le savait pertinemment.

La mer s'étendait autour de lui, vaguement animée par une légère houle, ignorant très largement la présence de cet infime poisson qui se coulait en son sein. Le taureau des gens de son village est le petit poisson d'un autre visage, disait-on couramment ; le minotaure puant de Pompéi n'était ici qu'un infime vermisseau, un vulgaire grain de sable perdu dans l'immensité aqueuse. La mer était ce vaste miroir, cette vaste façade de bronze animée par tous ces courants. Vous n'étiez rien face à elle, et pourtant, vaste et terrifiante, elle vous jugeait, vous l'infime, elle vous renvoyait face à vous-même comme l'on envoie le criminel face au juge, vous dévoilant à vous-même avec la cruelle transparence de ses flots, et avec la noirceur de ses abîmes. Elle abritait tant de secrets, tant de vie bruissantes que rien ne pouvait lui échapper. On avait beau dire on ne demande pas au poisson ce qui arrive sur terre, ni au rat ce qui arrive dans la mer, celle-ci se nourrissait de la moindre gouttelette , de la moindre larme glissant de l’œil triste jusqu'à cette infime rigole, s'écoulant de la fontaine pour rejoindre le ruisseau, le fleuve. Toutes les eaux gagnaient tôt ou tard la mer, emmenant avec elles leurs secrets, leurs histoires, et là poissons et autres créatures marines se nourrissaient de ces récits aqueux, et se les partageaient au cœur du silence océanique. La mer bruissait de ces narrations, l'on en entendait le chant dans son clapotement, dans le grondement des vagues et le bruissement du ressac sur le sable. Vous nagiez au cœur de  ces histoires, qui vous imprégnaient et racontaient votre propre existence. Vous pouviez voir votre reflet vous penchant au dessus de  l'eau calme ; il fallait plonger dans ses profondeurs pour découvrir le portrait de votre âme.

L'enveloppant de toute part, l'onde aqueuse l'entraînait avec elle selon ses caprices, le portant autant qu'elle cherchait à l’entraîner dans ses profondeurs, le tirant vers la côte ou vers le large au rythme de ses vagues, le faisant suivre imperceptiblement ses courants sournois. Il n'était rien, rien que ce pantin pathétique, déployant ses larges bras pour frapper sans répit les flots, tentant de se maintenir à une distance raisonnable du rivage. Il était le jouet de ce monde océanique, infime, minuscule, misérable. Il ne pouvait rien saisir de ce monde-là, seulement brasser l'onde en vain, tentant de se maintenir à flot. C'était là tout ce qu'il pouvait faire, et il le faisait plutôt bien, battant les flots de toute sa rage, de toute sa fureur, tantôt disparaissant sous la surface pour resurgir un peu plus loin, haletant comme un diable. Glissant contre son corps meurtri, mordant la moindre de ses plaies, cette mer dépourvue de la moindre imperfection lui rappelait quel monstre il était, lui le difforme, lui le puant, le haï et le repoussé. Son corps ridé, tanné, brunit par la crasse et les labeurs, tranchait avec l'azur turquoise de la mer, qui se faisait sans cesse plus profond au fur et à mesure que vous vous éloigniez du rivage. Les plis de son être s'opposaient à la douceur de la surface marine, ponctuée çà et là de quelques embruns aériens, là où, chez lui, ne surgissaient que quelques touffes de poils revêches. La mer était nymphe et lui minotaure, la mer était beauté, lui laideur, il survivait péniblement quand ces flots salins offraient vie et mort, richesse et désolation, espoir et désespoir.

Voilà le reflet que lui renvoyait l'abysse impénétrable, que lui murmurait le chant marin. La douceur océanique lui rappelait qu'il n'était qu'un monstre, une créature ratée, incapable de vivre. Et pourtant, il se plaisait dans cet abîme là. Il ne faut pas apprendre aux poissons à nager, il eut été inutile d'apprendre à Ricinus à fuir ses confrères, et cette humanité grouillante, et cette civilisation qui occupait la terre sclérosée. Il trouvait dans ces bras aqueux, dans cette furie des flots, là quiétude qui manquait trop souvent à son esprit. Là, nul regard, nulle poigne d'acier, nul glaive et nul fouet, il était en paix, il n'était rien d'autre que cette sombre silhouette glissant entre deux eaux. Les esclaves ne nagent pas, prisonniers de leurs chaîne, lui était libre, dans ce monde silencieux, de grondement marin jamais troublé. Il était qu'un corps, se laissant prendre délicieusement au creux des vagues, sans que nulle pensée ne vienne gangrener son esprit. Il vivait presque, battant l'eau avec vigueur, ses rares cheveux plaqués le long de sa nuque, son odeur enveloppée par celle de l'onde saline.  

Seulement, il n'y a pas de poisson sans arête, , il le savait bien, il savait qu'il lui faudrait rejoindre ce rivage haï, enfiler ces hardes, ramper dans cette société, mendiant, misérable, un délai à son existence. Il obliqua, se rapprochant de la côte comme à regret. Il apercevait à peu de distance les bâtiments du port, et Pompéi la damnée qui s'étendait paresseusement en retrait, renfoncée dans les terres, derrière ses murailles ; il percevait les échos urbains portés par le vent, comme un glas enfiévré célébrant la perdition de ses habitants. Obéissant à un soudain caprice, il avait répondu à l'appel sauvage, se laissant happer par les bras marins le temps d'un bain impromptu, sauvage. C'était là le seul luxe, la seule richesse superflue qu'il pouvait s'offrir. Mais il fallait laisser derrière lui cette richesse-là, s'extirper de l'onde pour retrouver le sol poussiéreux, et le cisaillement du gravier et de la roche.

De la ville provenait les acres fumées du labeur, qui venait là se mêler à l'atmosphère salée, imprégnant l'air, l'enveloppant tout entier. Cette odeur frappait sa narine avec une vigueur inhabituelle, et il voyait presque danser, sous ses yeux, tous ces étals de poissonniers, toutes ces tavernes ayant pignon sur rue, et d'où jaillissait le fumet des grillades. Il se sentit pris d'une brusque, d'une furieuse envie de sardines grillées. Ce n'était pas là des mets pour lui, il le savait.

Et pourtant, il apercevait le frêle poisson, là, juste sous ses yeux, s'imposant à son esprit. Il voyait cette fine queue, taillée pour la vivacité, pour fendre les eaux d'azur. Il voyait cette fine côte d'écailles, dérisoire protection qui se paraît d'un argent multicolore, tantôt virant plutôt sur le gris, tantôt sur le bleu, mais tentant chaque fois de capturer toutes les couleurs de l'arc en ciel, comme si l'insignifiante créature voulait afficher là son orgueil, sa volonté de vie. Ce corps frétillant pouvait bien n'être rien qu'un peu de chair égarée le long d'arêtes acérées dans les profondeurs marines, il avait toujours l'ambition de capturer toutes ces lumières, ces reflets chatoyants, et même dans l'obscurité de ces yeux sombres, globuleux, on distinguait cet éclat infini, cet éclat marin, kaléidoscope océanique au fond duquel s'égaraient les lointains rayons d'un soleil que la créature ne verrait jamais que de loin, à travers l'écran des flots, sinon à l'heure de sa capture, sinon à l'heure de son trépas. Alors l'éclat de ses yeux s'éteindrait, pour ne se faire que simple reflet obscur. Ses écailles chatoyantes seraient rappées par les cordes des filets, les mains maladroites et les multiples couteaux, pour être finalement méthodiquement arrachées, mailles translucides gisant sur le comptoir d'un quelconque bistrot. Ses chairs seraient livrées aux braises, le grill imprimant sa marque sombre en leur sein, les écailles, la queue calcinées, s'émiettant sous les doigts patauds, poussières d'une antique liberté marine, retournant à la poussière, et à l'oubli. La chair dévorée, les arêtes abandonnées par une main graisseuse, rebut de pitance, déchet d'un festin, qui, pour Ricinus, ne risquait guère d'avoir lieu.

Il fallait qu'il chasse cette idée de sa tête. Ce simple fumet lui avait ôté tout le bénéfice de son bain, le laissant amer, irrité. Il se voyait renvoyé dans son corps de misérable mendiant, d'errant sans destinée, condamné à survivre au ban de la société, sous le regard des hommes, prisonnier de leur crainte, de leur haine et de leur mépris. Il s'extirpa de l'eau lentement, laissant le vent fouetter sa carcasse, le soleil tanner sa peau ruisselante. Le courant d'air caressant sa colonne vertébrale le fit frissonner un instant, alors qu'il jaillissait nu de la mer, cherchant ses appuis sur les rochers humides, prenant soin à ne pas glisser, à ne pas déraper sur une arête plus tranchante que les autres. Les poils humides de son torse formaient de sombres arabesques humides, s'entortillant en de complexes motifs le long de ses côtes, dessinant ces vagues velues sur sa poitrine qui glissaient doucement vers son ventre. Plus bas, ballottant tristement comme ballotterait un poisson crevé, son pénis effectuait un va et vient régulier, au fil de ses mouvements, enfoui dans cet inextricable filet de poils pubiens. Il ne s'en souciait guère, ne sentant pas même le vent glisser à travers son entrejambe. Voilà bien longtemps qu'il avait perdu toute pudeur, condamné à vivre comme une bête sous le regard des hommes, déféquant et urinant sous les yeux dégoûtés des passants. Il était un monstre, autant se comporter comme tel. Claudiquant, bondissant comme un satyre de roche en roche, il se dirigeait vers cette cache, ce trou où il avait dissimulé ses maigres effets.

Quelque chose sembla soudain le retenir. Il y a trois choses qui ne laissent pas de traces : l'oiseau dans l'air, le poisson dans l'eau, et la femme...  Et pourtant c'était le regard d'une femme qui semblait le marquer comme une brûlure ardente, ce regard qui, emplit de dégoût, le contemplait, satyre jaillissant des eaux, monstre hirsute et infâme, grossier dans sa laideur plus que dans sa nudité. Il releva la tête, aperçut cette esclave, bien trop distinguée pour quelqu'un de sa classe, bien trop habillée pour la servile servante qu'elle était. Encore une de ces vermines traîtresses, se prélassant en animal docile au service des maîtres les plus riches. Ricinus esquissa une grimace de mépris, de dégoût. Ces maudits oubliaient trop leur condition à son goût, et échappaient bien trop souvent au fouet et aux châtiments les plus terribles que subissaient les siens. Il ignorait ce qu'elle faisait là, ce qu'elle voulait ; il pouvait bien n'avoir aucune pudeur, ce regard-là l'irritait, comme une mouche tenace qui vous bourdonne autour de la tête, inlassablement. Il y avait dans ces yeux le bourdonnement du mépris, de la haine, du dégoût. Il la toisa, agressif,  gueula comme gueulerait une poissonnière :

« Alors ma mignonne, qu'est-ce que tu me veux ! Tu hésites encore entre le dégoût et l'envie ? Viens par ici qu'on tranche la question ! »
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Message(#) Sujet: Re: Seule reste à nue la cruauté dans le ressac des sentiments - Themis, Ausonius Niger et Ricinus Mar 14 Juil - 17:25

L’ennui attaquait Niger en pleines tripes. Les achats (si on pouvait les appeler ainsi puisqu’il n’avait pas déboursé un sesterce pour payer les trois cageots de légumes, il avait même alourdi sa bourse en piquant dans celle du primeur) pour la taverne étaient effectués, le recadrage des jeunes recrues désobéissantes avait été réussi avec brio, et son service entre les tables de la taverne Fausta était passé depuis maintenant de longues minutes et ne reprendrait pas avant la tombée de la nuit. Cette partie de l’après-midi était souvent synonyme pour Niger de sieste, il retournait en effet d’ordinaire dans sa minuscule insula reposer ses yeux et son crâne avant l’interminable nuit qui allait arriver. Mais le pauvre affranchi n’était pas fatigué, il lui fallait alors presque nécessairement trouver quelque chose à faire. En tant qu’ancien esclave, particulièrement celui de Kaeso Ausonius Faustus, il n’était pas franchement habitué à se tourner les pouces, à tel point qu’il avait l’impression d’en avoir perdu la capacité. Mais ne pleurons pas trop longtemps sur son sort, et observons plutôt ce qu’il avait choisi de faire plutôt que de s’ennuyer : il marchait dans Pompéi, secouant régulièrement ses sandales dans lesquelles se coinçaient des grains de sables et autres cailloux trop gros pour que ce soit confortable. Il avait volé ces chaussures à son bien-aimé Corvus, qu’il avait déjà abîmées alors qu’elles étaient neuves quand il les avait arrachées à leur véritable possesseur. Niger passait devant les différentes devantures du quartier de Nola, se convaincant au fil des minutes de ne rien acheter. Il n’était pas aussi économe que son maître, mais aspirait à le devenir ; après tout, il n’était pas bien riche, et s’il voulait pouvoir faire vivre sa future famille, il devait pouvoir garder d’ici-là le plus de sesterces possible. Un instant, il s’arrêta devant la boutique de plébéiens qui vendaient des draps colorés. De ça, il avait presque besoin ; mais son esprit lui rappela que c’était certainement l’ennui qui lui faisait penser cela. Acheter des bouts de tissus n’était qu’un moyen de lui  trouver quelque chose à faire. Pas de draps pour Niger, alors. Il fallait absolument qu’il se trouve une occupation d’ici à son service du soir, ou bien il allait mourir d’ennui, et pire encore, il serait en plus de cela complètement ruiné.

Passa devant lui l’ombre d’une jeune fille en fleur alors qu’il songeait à cette atroce mort qui manquait de l’emporter. Il releva les yeux pour chercher son visage, mais elle était de dos, et déjà bien devant lui. Une esclave, ou une affranchie, c’était certain. Mais sa tunique était propre, ornée, ses cheveux bruns étaient brillants, et sa peau presque laiteuse ; elle appartenait à une bonne famille. La curiosité de Niger fut piquée, et son ennui finit de le convaincre de faire quelques pas, pour tenter d’apercevoir son visage. Une vingtaine de mètres plus loin, alors qu’elle tournait la tête pour observer la devanture d’une boutique, Niger put voir la moitié de son visage. Ce fut néanmoins largement suffisant pour qu’il puisse l’identifier : la demoiselle était définitivement une esclave, et pas n’importe laquelle. Elle était la suivante de Licinia Domitia, la fille de l’édile que Vopiscus était chargé de surveiller. Il la connaissait de réputation, surtout de la bouche de son ami, qui la décrivait comme une esclave attachée à sa maîtresse, qui l’assistait dans ses escapades. Bien évidemment, Numerius avait oublié de préciser qu’elle était jolie, mais c’était souvent quelque chose qu’il manquait de mentionner, Niger décida donc de ne pas lui en vouloir. Bref, qu’est-ce que cette esclave faisait alors à se promener seule dans Pompéi ? Sa maîtresse n’était visiblement pas avec elle, ou tout du moins, ses yeux de myope ne parvenaient pas à la voir dans les environs de la jeune esclave. Comment s’appelait-elle, d’ailleurs ? Numerius le lui avait dit, mais le prénom semblait maintenant lui échapper. En tout cas, son identification ne poussait que plus Niger à la suivre. Dans toute la discrétion qu’on lui avait enseignée dans son enfance, il s’appliquait à garder la trace de la jeune femme alors qu’elle s’enfonçait au travers des rues de Pompéi. Il la suivait sans vraiment savoir pourquoi, mais elle allait forcément quelque part, n’est-ce pas ? Il allait parvenir à quelque chose de cette poursuite, malgré l’absence de bourse au bout du chemin ? Les mots que Titus Cornelius Servilius lui avaient adressés il y avait maintenant quelque mois résonnaient à présent dans son crâne. Il fallait qu’il commence à user de ses capacités pour lui, sans en faire bénéficier les autres. Il devait commencer à amasser des informations qu’il ne transmettrait à personne, pas même à son maître. Cette idée l’inquiétait, il ne savait pas bien comment il allait réussir à cacher quoi que ce soit à Kaeso, mais il fallait bien commencer quelque part, n’est-ce pas ?

Où l’esclave se rendait-elle ? Niger réalisait maintenant compte qu’elle ne se dirigeait absolument pas vers le quartier de la fortune pour rejoindre ses maîtres, mais plutôt qu’elle semblait sortir de Pompéi. C’était principalement cela qui poussait l’affranchi à continuer de la suivre, le plus discrètement possible. Dans la foule, il savait qu’il ne risquait rien. Elle pouvait se sentir tracée, mais si elle se retournait, elle ne verrait qu’un amas de personnes sans distinction. Par contre, plus elle se dirigeait vers l’extérieur de la cité, plus il devait se faire discret en prenant de la distance : en effet, la populace était de moins en moins dense. Plusieurs fois, il manqua de la perdre, tant il prenait de précautions. Cette mission qu’il venait de se donner le stressait plus que d’ordinaire, certainement parce qu’il craignait ce qu’il trouverait au bout. Où allait la jeune femme ? Rejoindre un amant qui se trouvait être l’un de ses maîtres ? Trouver un envoyé des troupes du fils de l’Etna pour organiser un complot contre les Licinii ? Niger s’imaginait mille et un scénarios catastrophes, sans imaginer que la jeune fille comptait peut-être simplement se baigner dans les eaux pompéiennes, ou qu’elle rejoignait un amant, qui était esclave comme elle et absolument sans défense et fidèle à sa famille. Ils étaient maintenant sortis de Pompéi, et Niger se forçait à laisser une centaine de mètres entre eux. Il ne la distinguait que comme une forme floute devant lui, tant sa vision était mauvaise. Il valait néanmoins mieux ça que se retrouver dans la gueule du loup. Que ferait-il de l’information qu’il trouverait ? Si elle couchait avec un de ses maîtres, irait-il le dire à Numerius ? Peut-être Numerius était déjà au courant, et qu’il ne le lui avait pas dit … Et si elle rejoignait les troupes du fils de l’Etna ?! Ça pouvait être très dangereux pour le devenir de Pompéi si la famille de l’édile avait une taupe parmi ses esclaves ! Il ne pourrait certainement pas garder cette  information pour lui ! Il lui faudrait en parler à Kaeso, si les Licinii tombaient à cause d’une esclave mal avisée et que Kaeso n’en avait pas été mis au courant avant que ça arrive, il commettrait certainement un assassinat… C’était de sa responsabilité, pour protéger les jeunes recrues, d’informer son maître que l’une des plus grosses familles de Pompéi risquait la perte, c’était ce pour quoi il avait été élevé … Par Isis, non ! Il se trouvait des excuses ! Il n’était plus l’esclave de Kaeso, il ne lui devait plus rien – ou si, mais disons plus autant qu’avant avant. Il trouverait ce que fichait l’esclave si loin de Pompéi, si loin de la Villa de Diomède, et il ne le rapporterait pas à son maître, quoi qu’il apprenne. Et puis de toute façon, il était déjà en train de s’imaginer qu’il trouverait au bout du chemin l’esclave en train de coucher avec Jupiter, ou quelque chose du  genre. Encore une fois, ce n’était peut-être rien. Mille fois il avait suivi une piste pour ne trouver finalement pas mieux qu’un champ de pâquerettes : rien. Niger secoua son crâne, et accéléra un peu l’allure. La jeune femme était maintenant vraiment très loin devant, à force de tant de précautions. Il devait se reprendre, il devenait absolument ridicule, si les jeunes esclaves de Kaeso le voyaient, ils se moqueraient sûrement de lui. Par Isis, s’il décidait de mentir à son maître, il devait tout de même faire en sorte de ne pas le mettre dans l’embarras.

Bientôt, ils furent arrivés près de l’eau. L’esclave dont il cherchait toujours le nom descendait vers la côte et Niger tentait de comprendre ce qu’elle venait faire là. Il essayait d’apercevoir quelque chose, n’importe quoi, d’intéressant, et son regard se posa sur une forme hirsute qui sortait de l’eau. Rappelez-vous que la vue de Niger n’était pas excellente, et pendant quelques instants, il se demanda même à quelle espèce appartenait la chose qu’il regardait. Ses poils étaient tellement longs que si la forme de l’être semblait humaine, la masse capillaire rappelait celle d’un ours. Niger n’avait en réalité jamais vu d’ours, il ne savait absolument pas à quoi ressemblait cet animal, mais il se les imaginait un peu comme ça. Massifs et plein de poils, et la chose qui se hissait hors de l’eau ressemblait un peu à cela.  Peut-être avait-il eu raison de supposer que l’esclave rejoignait Jupiter, peut-être que si le dieu s’était changé en cygne pour Léda, il se changerait en ours pour … Thémis ! Elle s’appelait Thémis ! Mais c’était n’importe quoi, Jupiter ne s’abaisserait pas à baiser avec l’esclave d’une famille Pompéienne, c’était Jupiter, par tous les dieux ! Il devait se reprendre. Il s’approcha alors un peu plus de la rive, et au lieu de voir Jupiter, il reconnut le vagabond qui traînait autour de la taverne Fausta. Par Isis, il devrait aller ce soir au temple pour s’excuser auprès du dieu des dieux de l’avoir confondu avec cette bête-là. Pompéi le connaissait sous le nom de Ricinus, et si Niger ne l’avait pas reconnu immédiatement, c’était certainement parce qu’il était la dernière personne qu’il s’attendait à voir ici. Se lavait-il, alors, parfois ? Etonnant, de la part d’un homme qui puait autant que lui. Niger s’était jusqu’ici imaginé qu’il n’avait pas dû s’approcher d’une eau claire depuis plus d’un demi-siècle, et ce n’était certainement pas l’odeur qui émanait du mendiant qui pouvait l’en contredire. L’affranchi était presque content pour lui, jusqu’à ce qu’on se regard se porte à nouveau sur Thémis. L’homme s’approchait d’elle, dans toute son immonde nudité cachée quelque part sous ses poils, et Niger se demanda si c’était ce que l’esclave de l’édile recherchait : rejoignait-elle le mendiant le plus dégueulasse de tout Pompéi pour lui offrir quelques grâces sexuelles ? Voilà que maintenant, il était jaloux, jusqu’à ce qu’à nouveau, quelque chose lui rappelle de revenir à la réalité : cet homme n’était ni un Jupiter métamorphosé, ni un amant de l’une des esclaves les mieux traitées de Pompéi. Il était un puant qui avait croisé par hasard la route de la jeune femme. En tout cas, celle-ci avait dû le regarder avec un peu trop d’insistance, parce qu’il s’était exclamé :

« Alors ma mignonne, qu'est-ce que tu me veux ! Tu hésites encore entre le dégoût et l'envie ? Viens par ici qu'on tranche la question ! »

Niger hésita entre l’héroïsme et le silence. Allait-il choisir de se jeter devant la jeune femme pour la protéger de cet agresseur en devenir, ou allait-il attendre de voir comment elle allait réagir, pour ne pas ruiner toute cette filature ? Il fallait l’avouer, il n’hésita pas bien longtemps. Il n’était pas l’affranchi de Kaeso pour rien, et évidemment, il recula de quelques pas au lieu de s’avancer vers la rive. Il ne voulait pas être repéré par Ricinus alors qu’il observait la réaction de l’esclave. Au pire, s’il lui sautait dessus, il attraperait un gros caillou et fracasserait le crâne du Puant, qui malgré tous ses poils n’était pas si impressionnant. Sa virilité ainsi exposée, il avait trop d’opportunités de sauver la petite de ses crocs, et de passer pour le héros, même s’il arrivait un peu tardivement. Son maître serait fier de lui. Il mettait en œuvre tout ce qu’il lui avait appris, sans faille, il était l’affranchi parfait. Certes, il n’irait pas jusqu’à lui prouver qu’il était aussi excellent, puisqu’il ne lui raconterait pas ce qu’il avait vu cet après-midi, mais il pourrait toujours s’imaginer la conversation qu’ils auraient eus, qui aurait essentiellement été constituée de congratulations et de sesterces donnés en guise de remerciement, peut-être y’aurait-il même eu quelques sourires compris. Quel bonheur d’être tombé sur cette Thémis ! Quel bonheur que l’ennui l’ai attiré jusqu’ici ! Il aurait maintenant droit à une discussion – imaginaire, certes – qui exprimerait de la reconnaissance avec son maître ! Quelle excellente journée !

__________________________

Brother & Sister
Lucia et Niger
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